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Frankenstein
Mary Shelley
Monsieur Toussaint Louverture, Monsieur Toussaint Lavanture, roman, novembre 2025, 290 pages, 17,50€

Walton, un oisif anglais, s’est lancé dans une expédition vers le Pôle. Dans les lettres qu’il adresse à sa soeur restée en Angleterre, il lui raconte comment son équipage a sauvé un homme en traîneau sur la glace, et lui transmet le terrible récit que ce dernier lui a fait de sa vie.
Cet homme, Victor Frankenstein, issu d’une riche famille genevoise, partit étudier la philosophie naturelle (les sciences). Talentueux et travailleur, il décide de repousser les limites de la mort en animant une créature de sa fabrication. Mais sa création comme son acte lui font finalement horreur. La créature mystérieusement évaporée, il tombe en dépression de longs mois, avant de revenir à Genève pour les funérailles de son jeune frère, et d’y retrouver sa créature, impliquée dans cette mort soudaine. Créature qui lui fait le récit de sa vie, du rejet des hommes, et lui réclame une compagne. Victor promet et tente d’échapper à sa parole, ce qui coûte la vie à ses proches et le plonge dans un irrépressible esprit de vengeance.



Dans la préface, qui est celle de l’édition définitive de son roman en 1831, Mary Shelley revient sur la genèse de son histoire, des vacances pluvieuses avec son mari (le poète Percy Shelley), Polidori et lord Byron quinze ans auparavant, d’une soirée à imaginer une histoire terrifiante, et des encouragements de son conjoint à développer son texte au-delà d’une simple nouvelle.

Je n’avais jamais lu ce grand classique de Mary Shelley. J’aurai grand mal à comparer le travail de traduction de Marie Darrieussecq contre celui de ses dix prédécesseurs de le début du XIXe siècle. Néanmoins, entre l’excellent travail d’édition et de fabrication de Monsieur Toussaint Louverture et la fluidité du texte français que la traductrice (et autrice) livre là, on pourrait presque en oublier que le roman a 200 ans. C’est limpide.

Je n’ai non plus jamais vu aucun des nombreux films consacrés au "savant fou" et son "monstre", (n’étant pas grand fan de films d’horreur) seulement des avatars repris par la culture populaire : citons « Van Helsing », qui joue à plein sur l’assemblage de cadavres animé par la foudre, et la série « Penny Dreadful », davantage dans la suggestion, et qui reprend d’autres éléments de l’histoire de Shelley. Tout comme je n’ai pas vu la dernière mouture 2025, signée Guillermo Del Toro, mais qui est semble-t-il très proche du texte.

Je ne vais pas me risquer à une analyse poussée du roman, un tel classique a été mille fois décortiqué. Mais plutôt vous livrer quelques modestes impressions.

Le roman a été qualifié à sa sortie de gothique, puis finalement non, de réaliste. L’étiquette d’horreur ou de terreur perdure. Or, il n’y a dans le livre rien de terrifiant au premier abord. L’autrice évacue en quelques lignes l’assemblage de la créature, qui reste mystérieux : Victor nous dit qu’il fréquente morgue et cimetières où il rouvre les sépultures fraîches, mais dans son atelier, il parle davantage de glaise qu’autre chose. Sa créature tient plus du Golem que de ce patchwork de corps. De plus, elle est très grande, hors proportions humaines, ce qu’un puzzle rapiécé n’aurait pas permis. Enfin, le processus d’éveil, de vitalisation par galvanisation tient aussi en une ligne. Pour la jeune Shelley (elle a 22-23 ans), vous l’avez compris, il ne s’agit pas de construire une vision horrifique d’un monstre. C’est l’acte contre-nature de Victor qui fait frémir. Comme Prométhée, d’où le sous-titre, il s’est pris pour (une) Dieu à vouloir créer la vie. Et la laideur de sa création est le premier déclencheur de son regret, son mépris des limites des lois naturelles ensuite la cause de sa dépression, comme un purgatoire. Ce n’est que le début, puisqu’il va causer, indirectement, la mort de tous ses proches, ce qui sonne clairement comme un châtiment divin aussi cruel que se faire perpétuellement dévorer le foie par des aigles. C’est une torture psychologique continue, d’autant que le dilemme pour y échapper est qu’il doit réitérer cette monstruosité.

La structure du roman est aussi notable : des récit indirects et enchâssés. Walton qui écrit à sa sœur, Victor qui lui raconte son histoire, la créature qui elle-même raconte sa vie à son créateur lors de leurs retrouvailles. Un récit dans un récit dans un récit, et qui se referment de même. Le procédé permet à l’autrice de nous montrer la vie du monstre, comment il a acquis savoir, langage, etc : en observant, caché, une famille dans un chalet. Ce qui permet encore une autre histoire, puisque "bien sur", il ne s’agit pas de paysan lambda, mai de braves gens frappés par un malheur, une trahison, un mariage interdit... La créature, point bête, apprend à parler en les écoutant, à lire en les observant, ce qui lui permet, en rencontrant son créateur, de lui parler d’égal à égal.

Mary Shelley ne joue pas longtemps sur le pathos d’une bête inférieure, fragile, délaissée : c’est un esprit acéré et savant qui s’adresse à Victor, un égal, lui aussi pétri de quelques lectures classiques et fondatrices. Une créature qui est pleinement consciente des torts qui lui sont faits autant que sa liberté de conscience, un animal social, humain, qui ne peut vivre seul mais se refuse au suicide, qui ne peut vivre parmi les hommes tant elle leur inspire d’horreur par son seul aspect. C’est pour cela que le premier homme qu’elle a abordé était un vieil aveugle : pour ne pas que son apparence, que les préjugés jouent contre elle. Difficile de ne pas prendre son parti. Le livre résonne toujours au XXIe siècle où le culte de l’apparence est à son sommet.

Arrive le pacte et la violence. Puisque Victor ne veut assumer son œuvre, l’aider, l’accepter, la créature menace. Elle a déjà éprouvé le rejet, le manque de reconnaissance (avec la famille qu’elle a aidé à survivre, avec une enfant qu’elle a sauvé de la noyade...). Comme tout être humain, faute de bonté, elle devient méchante, ce qu’elle ne peut avoir avec une carotte, elle l’aura par le bâton. Elle demeure pourtant conciliante avec Frankenstein, promettant de partir vivre loin des hommes avec sa compagne, dans les immensités désertes de Patagonie. Mais dans l’autre main, elle promet les pires tourments à son créateur s’il ne s’exécute pas. S’il n’assume pas les conséquences de son premier acte. Malgré le renversement de forces, difficile là aussi de ne pas le comprendre : pourquoi serait-il plus sage, plus humain que son créateur ?

C’est donc sur ce domaine psychologique qu’on trouvera la terreur : respecter certaines limites (naturelles ou issues de la foi), assumer les conséquences de ses actes, accepter l’autre malgré tout... ou s’y refuser, fuir ses responsabilités et voir les malheurs ainsi engendrer se multiplier. Victor choisit finalement, trop tard, une troisième voie, destructrice à double titre : détruire sa créature quitte à y consumer sa propre vie. La colère du monstre s’éteindra avec son créateur, puisqu’il n’est pas mauvais par nature, mais parce que Victor ne lui offre aucun autre levier.

Donc si comme moi, vous n’aviez jamais lu ce livre, il n’est jamais trop tard, surtout dans une si belle réédition, et si vous vous posez la question, oui, le vrai monstre de l’histoire, c’est Frankenstein.


Titre : Frankenstein ou le Prométhée moderne (Frankenstein or the modern Prometheus, 1831)
Autrice : Mary Shelley
Traduction de l’anglais (Angleterre) : Marie Darrieussecq
Couverture : Jessica Seamans
Éditeur : Monsieur Toussaint Louverture (édition originale : ,)
Collection : Monsieur Toussaint Lavanture
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 290
Format (en cm) : 20 x 13 x 3
Dépôt légal : novembre 2025
ISBN : 9782381962085
Prix : 17,50 €



Nicolas Soffray
3 décembre 2025


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