La première nouvelle de plus de trente pages est signée Mina Jacobson, une auteure que je ne connaissais pas. Sur cette Terre du futur qui survit des restes laissés par ceux qui sont partis vers les étoiles, la jeune Calliopée désire comme son grand frère voler et aller voir le château sur la montagne. Un grave accident ponctue sa première tentative. Un implant de l’ancien temps lui permet de survivre, mais une voix s’impose à son esprit à sa sortie d’un long coma. Elle grandit avec cette anomalie qu’elle n’avoue à personne. Des bribes du passé résonnent dans sa tête. Pourquoi ? Qu’est-ce ? “Résonances” s’avère fascinant avec ce mélange présent désenchanté et passé avec cette fuite de la planète, les laissés-pour-compte restant sur place et peinant à sauvegarder la technologie. Calliopée est une jeune fille, puis une femme touchante qui n’a pas abandonné ses rêves et avance à la croisée de deux mondes. Une très belle nouvelle qui ne laisse pas insensible. Mina Jacobson, un nom à retenir !
Tade Thompson imagine une mission spatiale nigériane. Dans le plus grand secret, le projet est monté et ce n’est qu’en cas de succès qu’il sera révélé au public. Débrouille africaine, système D... et voilà des Nigérians en orbite autour de la Terre dans une station assemblée de bric et de broc. Qu’est-ce qui pourrait tourner mal ? Bien des choses... “Libération” montre que l’espace fait toujours rêver, mais que la réalité terrestre prime toujours. De beaux moments de bravoure émaillent ce texte autour d’un événement qui aurait pu arriver mais dont on n’aurait rien su.
“La femme inachevée” s’avère très dense. Alors que son homme se rend en Europe pour pouvoir percer dans son art, Rokiyatou reste au pays exerçant son activité de restauration des masques africains ou autres objets. Mais elle est obligée de fermer et une femme seule devient vite la proie des hommes, ce qui l’empêche de rester longtemps au même endroit. Claude Ecken déroule sa partition autour de Rokiyatou, une femme forte dont la présence ne laisse pas indifférent. Sa persona à laquelle elle a du mal à s’identifier perce dans le réseau. Un mal ou un bien ? Le lecteur suit cette femme avec ses forces et ses faiblesses, espérant avec elle un avenir meilleur. Cette nouvelle trouve des échos dans l’actualité, interroge sur l’art, sur la façon dont autrui nous voit. Une fois achevée, elle laisse une drôle d’impression, mais dans le bon sens.
Ce trimestre, la parole est donnée à un philosophe, mais pas n’importe lequel, car il s’agit de Vincent Bontems qui porte de multiples casquettes et qui a monté le dossier de ce numéro sur le Multiversalisme. La première fois que j’ai rencontré ce terme, c’était dans le numéro 236 de « Solaris » qui exposait son manifeste assez obscur pour ma part et qui a dû en dérouter plus d’un.
Voilà l’occasion d’en apprendre plus sur ce domaine introduit de manière assez ludique par Vincent Bontems lui-même. Le Japonais Hirotaka Hosawa est interviewé, avant un tour d’horizon de la SF japonaise dont le lien avec le dossier n’est pas évident. Au passage, un manifeste plus abordable que le précédent est traduit du japonais. “Multiversalisme et fiction-panier” s’attache à l’œuvre d’Ursula Le Guin, considérée comme une auteure multiversaliste avant l’heure. À mon sens, le papier le plus intéressant est celui de Dominique Lestel, “Comment la Science-Fiction sauvera (peut-être) la philosophie”. Il livre un regard sans concession et très critique sur le domaine de la philosophie d’aujourd’hui réservée aux seuls initiés, osant l’"hypothèse apparemment extravagante : pour penser le monde contemporain, la philosophie doit elle-même devenir une branche de la science-fiction..."
Le multivers, les jeux de rôle sont aussi abordés via le Multiversalisme. Et un article comparant l’afrofuturisme et les fictions spéculatives sud-africaines achève ce dossier pas toujours facile à appréhender ni à résumer. “Le Multiversalisme est un ensemble d’opérations, destinées à penser d’autres mondes pour penser le monde autrement.” Les auteurs de SF n’ont pas attendu une telle définition pour s’emparer du sujet, mais l’initiative ne peut qu’être saluée. Un dossier à lire à tête reposée, cela va de soi.
Roland Lehoucq s’intéresse justement aux mondes multiples, un prolongement du dossier qui plonge les lecteurs dans la mécanique quantique et ses concepts qui demandent un réel effort de l’esprit.
Un numéro bien sûr complété par un important volet critique et un appel aux votes pour les Prix des lecteurs de Bifrost 2025.
Trois nouvelles d’excellente facture, celle de Claude Ecken n’étant pas sans échos avec le dossier consacré au Multiversalisme, un concept pas évident à appréhender mais intéressant par son côté coup de pied dans la fourmilière, nous donnent un numéro de « Bifrost » attrayant et surprenant.
Titre : Bifrost
Numéro : 120
Rédacteur en chef : Olivier Girard
Couverture : Amir Zand
Illustrations intérieures : Nicolas Fructus, Olivier Jubo et Franck Goon
Traductions : Jean-Daniel Brèque (Libération)
Type : revue
Genres : SF, études, critiques, nouvelles, entretien, etc.
Sites Internet : le numéro 120, la revue (Bifrost) et l’éditeur (Le Bélial’)
Dépôt légal : octobre 2025
ISBN : 9782381631974
Dimensions (en cm) : 15 x 21
Pages : 192
Prix : 11,90€
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