L’Espagne, de nos jours. Isabel, une employée de bibliothèque, fait à la terrasse d’un café connaissance d’un individu, un homme porteur d’un bandeau et surnommé « L’œil », comme elle originaire du Magera, un pays sud-américain fictif proche de l’Argentine, à la fois par sa géographie et par le caractère sinistre de ses dictatures. Pas d’idylle – la différence d’âge se chiffre en décennies – mais une relation particulière se noue autour d’une nationalité commune et des films d’horreur ou de luchadores que le vieil homme lui fait découvrir. Ce homme, elle ne l’apprendra que tardivement, est en réalité Rafael Avendaño, un poète que beaucoup croyaient mort, assassiné par le pouvoir en place au Magera.
Pourtant, contre toute attente et au mépris des risques bien plus qu’évidents, Rafael Avendaño finira par retourner en Magera confiant à Isabel les clefs de son appartement, la charge de son chat et le classement de ses archives. C’est à travers les papiers du poète que la jeune fille découvrira le passé tragique d’Avendaño, et, peu à peu, sombrera dans les mêmes obsessions. Beaucoup tournera autour d’un vieux texte latin, l’Opusculos nocti, dont Avendaño avait, sous le titre Petit ouvrage de nuit, entamé la traduction bien des années auparavant. Un Petit ouvrage de nuit bientôt devenue hantise, qui, poussant le poète à délaisser la rédaction d’un roman, lui avait valu les pires ennuis.
Quand, sans surprise, Avendaño cessera de donner des nouvelles, la narratrice, elle aussi contre toute attente et au mépris des risques bien plus qu’évidents, retournera à son tour au Magera. Que tous deux, au mépris de toute logique, aillent d’eux-mêmes se jeter dans la gueule d’un loup qu’ils ont fui à juste raison s’expliquerait par l’influence néfaste de ce texte ancien, mais semble surtout motivé par les besoins de l’histoire, une histoire qui, lorsqu’on la considère avec un soupçon de recul, prend l’eau à plus d’un endroit.
« Le Petit ouvrage de nuit s’efforçait de masquer sa véritable nature sous des vers ambigus, et un latin aussi empesé que désuet, mais il s’agissait sans le moindre doute d’un grimoire de sorcellerie, ou de magie noire. Les récits qui l’émaillaient, tout comme leurs illustrations rudimentaires, quoique évocatrices, évoquaient toutefois moins des sortilèges qu’une sorte de guide de conversation pour mieux marchander avec les puissances invisibles. »
De fait, le roman est grevé par plusieurs limites. On passera sur la lourdeur et la complaisance des clichés rituels du politiquement correct – la narratrice est forcément lesbienne, Avendaño est forcément un sale macho – qui d’emblée en disent long sur le caractère vénal de l’affaire. La prose est basique, le manque de densité et d’intensité des scènes qui se voudraient marquantes et la difficulté à créer des ambiances sont souvent patents. Par moments, surtout dans le premier tiers, l’auteur semble peiner à comprendre ce qu’est un paragraphe, ce qu’est une transition, et à quelles contraintes doivent obéir les séquençages pour aboutir à une narration équilibrée. La psychologie reste superficielle et les introspections tombent plus d’une fois à plat. Le lecteur pourra également avoir l’impression que l’auteur nourrit sa copie sans trop concéder d’efforts : le fait que les longs extraits des manuscrits d’Avendaño soient écrits sur la même tonalité que le reste du roman, à l’évidence par la même plume, avec les mêmes travers et les mêmes limites, saute aux yeux.
« Je finis par repérer quelque chose d’autres, une forme qui flottait là, dans les airs. Une brume, noire et pulsatile, pareille à des nuées d’orage sur l’océan, au brouillard qui étrangle les cimes des Andes. Une présence hallucinatoire filtrant dans la pièce. Et l’espace d’un instant, j’eus l’impression qu’elle me voyait, me reconnaissait. »
Si le deuxième moitié du récit peut paraître plus soignée, plus travaillée, avec la recherche d’un crescendo dans l’action, la tension, l’horreur, l’épouvante, et peut finir par emporter le lecteur, avec une fin tragique et ambiguë comme savait en faire Howard Philips Lovecraft, elle prête également le flanc à de nombreuses critiques. On se trouve subitement projeté dans une série d’aventures évoquant le thriller grand public, avec coordonnées géostationnaires sortant de nulle part et découverte ici et là de cadavres (au registre des pires clichés cinématographiques insérés ici et là sans raison et au mépris de toute logique c’est avec un naturel confondant qu’Isabel, découvrant un individu qui vient d’être assassiné, s’empresse de lui ouvrir les mâchoires et d’aller plonger les doigts dans sa gorge pour en ramener un indice volontairement laissé par les tueurs, mais bien sûr, qui n’y aurait pas pensé à sa place ? Et qu’est ce que cette scène tout droit venue des récits de serial-killer vient faire là ? ) Une part d’investigation quelque part entre Robert Ludlum et Dan Brown où l’on voit une jeune bibliothécaire effacée subitement devenue motarde émérite, capable de tendre un piège à des sicaires du pouvoir, de les leurrer, d’en abattre sans vraiment d’états d’âme, puis d’aller espionner et contempler les exactions de la junte avec autant de facilité que si elle allait se promener au bord de la mer.
On pourra frémir devant des scènes très cinématographiques mêlant des horreurs surnaturelles aux exactions de la junte, scènes qui feront immanquablement penser au mélange de nazis et de surnaturel des « Aventuriers de l’arche perdue » (Steven Spielberg, 1981). Les passages cruels en rapport avec les actes de torture pourront horrifier quelques âmes sensibles mais séduiront surtout les amateurs de récits d’horreur explicite des auteurs des années quatre-vingts. Au moins, à la différence de ces derniers, qui cherchaient à faire toujours plus épais, cette « Mer se rêve en ciel » se limite-t-elle à deux cents pages, et, plus ouverte sur le monde extérieur, évite-t-elle l’ornière habituelle du nord américano-centrisme. Plus mûr, plus lucide – comme souvent dans le monde réel, les États-Unis sont du côté des pires juntes d’Amérique du sud – ce roman avait sur le papier des éléments pour convaincre. S’il avait été moins linéaire, s’il n’avait cherché à mêler de manière opportuniste des éléments empruntés à divers courants de la fiction sans réussir à en faire un tout véritablement cohérent, peut-être aurait-il pu séduire en tant qu’œuvre, et non en tant que produit. Pour le lecteur de fiction, il est difficile de ne pas rêver à ce que Lucius Shepard aurait pu faire à partir de tels matériaux. Reste une lecture facile, visuelle, sans prétention, un roman que l’on pourra lire comme on regarde un long métrage ou un feuilleton.

Titre : La Mer se rêve en ciel (The Sea dreams it is the sky, 2018)
Auteur : John Hornor Jacobs
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Maxime le Dain
Couverture : Nicolas Beaujouan
Éditeur : Fleuve
Collection : Styx
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 229
Format (en cm) :14 x 21
Dépôt légal : octobre 2025
ISBN : 9782265159341
Prix : 18,95 €