Moira Buffini est une scénariste reconnue et primée au Royaume-Uni. Elle se lance dans une trilogie YA avec toute son expérience de showrunneuse, et le projet déjà validé d’une transposition à l’écran.
Sur la forme, « Songlight » est découpé en 5 parties, avec suspense final, qui laisse présager le découpage des 5 épisodes de la future série.
Autant dire que tous les atouts sont là pour faire de la « Trilogie des Torches » un succès commercial.
Une dystopie qui place un pouvoir masculin, patriarcal, religieux et oppressif à la tête d’une nation en guerre perpétuelle ? L’univers est assez banal, pour ne pas dire bateau pour de l’anticipation / post-apo, le monde est gris, terne, assez vide, du fait des œillères imposées par les points de vue des personnages.
On ressent immédiatement l’énorme influence de « la Servante écarlate » de Margaret Atwood pour traiter de la condition des femmes, cantonnées à enfanter ou, pour les moins chanceuses, à "réconforter" les soldats, dans des maisons closes et après ablation de l’utérus... Rien de bien nouveau, hélas, mais c’est aussi en le mettant systématiquement à la base de la littérature jeunesse qu’on montre aux lectrices que ce n’est pas l’avenir idéal.
Et Elsa est une sacrée héroïne, qui jure, qui ne se laisse pas faire, quitte à risquer punition ou mort. Le destin de Rye, la lobotomie ou l’asservissement comme Sirène, à traquer ses semblables, donne à voir le fascisme et le racisme de l’ordre, prompt à épurer la population des éléments jugés néfastes ou inférieurs, ici "inhumains" car mutants, mais aussi cette ambiguïté à les tolérer en tant qu’outils, main-d’œuvre privé de libre-arbitre ou traîtres à leurs semblables. Esclaves ou balances.
Le pouvoir des Frères est dictatorial, et on se demande comment il n’a pas été attaqué plus tôt. Le roman nous limitant aux points de vue de jeunes gens, on en saura peut-être plus par la suite sur d’éventuels rebelles, guère actifs pour l’instant.
Là où Moira Buffini se démarque (un peu), c’est que la situation dérape dès le premier chapitre. Rye a pleinement conscience qu’il ne faut pas se laisser faire, se laisser conduire à l’abattoir.
Si nos héros avaient fui tout de suite, rien de tous ces malheurs ne leur serait arrivé. On a donc un vrai histoire de résistances individuelles, en sautant allègrement la lente prise de conscience qui prend parfois un premier tome.
Elsa n’est pas seule, elle communique avec Kaira, une autre jeune Torche qui vit à la capitale, où son père est inquisiteur et ignore son état.
Avec Elsa, nous prendrons contact avec l’ennemi, les Aylands, radicalement différents. Aussi épuisés par les décennies de guerre, leur pays ravagé, ils n’ont pas pour autant sombré dans l’obscurantisme. Au contraire, ils forment une nation ouverte et tolérante, et ont gardé les Torches à des postes-clés, au lieu d’en faire des boucs émissaires comme Pérégrine. Elsa les rencontre après avoir chaviré de son bateau de pêche, et malgré ses réticences initiales (fruits d’une éducation sans autre modèle sociétal) se range vite à leur mode de vie et croit en leur offre de paix.
Kaira nous permet de suivre la politique à Brighinghelm, la capitale. Bien qu’elle cache son pouvoir à son père, la situation dégénère, et elle se retrouve "sauvée" par Sœur Swan, la voix de la propagande du pouvoir à la radio, mais elle aussi Sirène, tenue en laisse courte par Frère Kite, un membre du conseil aux dents longues, chef de l’armée, concepteur d’avions au pyrocarbure, la substance qui a provoqué la fin de la civilisation, désormais strictement interdite. Là encore, rien de bien nouveau, un message écolo un peu martelé mais surtout une trame anti-militariste très forte à mesure qu’il parait évident que cette dictature ne se maintient en place que grâce à la guerre. En contrepoint, le personnage du vétéran Heron Mikane, attendu en héros et qui s’avère totalement traumatisé par ses batailles, est le premier à tendre la main vers une paix possible.
Le tout s’achèvera, par la conjonction des agents du mal, vers la pire conclusion possible au moment où on croyait - benoîtement - qu’un happy end était possible. C’est une trilogie, on a encore deux tomes pour remporter la victoire.
Le personnage qui nous intéressera le plus pour la suite est sans doute Piper. Complètement embrigadé par les Frères, chérissant son statut de pilote, sa rencontre avec Kite, il a une grosse faille : son homosexualité refoulée, qui le classe au même rang de traître au pays que sa sœur Inhumaine et son ami Rye. La fin de ce tome est dantesque et le pousse à choisir entre ses convictions et sa famille.
Mon avis est partagé : « Songlight » n’a strictement rien d’original, il n’est que le dernier produit de littérature jeunesse, puisant dans les tropes du genre (jeunes héros rebelles, recherche de repères, pouvoir dominateur à tous points de vue, source d’espoir fragile, etc.) et les sujets actuels (féminisme, oppression des minorités, patriarcat et violences sexuelles, magnétisme des leaders fous, idem etc.). Mais c’est aussi ce qui le rend précieux actuellement : c’est en infusant chez les jeunes lecteurs et lectrices que tout cela n’est pas inéluctable, que ces horreurs se combattent, qu’on en viendra à bout. Malgré la peur, malgré les lâchetés, malgré les pertes.
Je ne sais plus d’où vient la citation que les livres ne disent pas que les dragons existent, mais qu’ils peuvent être vaincus [1]. Eh bien je crois qu’en ces temps troublés, nous avons plus que jamais besoin d’histoires de dragons vaincus. Malgré la peur, malgré les lâchetés, malgré les pertes.
C’était bien écrit, agréable à lire et prenant, même si sans grandes surprises. La violence physique et psychologique, le traitement des femmes en font un ouvrage destiné aux lycéens et plus, mais les lecteurs des dystopies de ces dernières années, depuis « Hunger Games » jusqu’à « Shadow & Bones », et biberonnés aux séries estampillées 16+ des plateformes vidéo, ne seront pas traumatisés outre mesure. Et quiconque suit l’actualité, entre l’Afrique et les USA, n’y trouvera que le triste reflet de la réalité.
Dernier mot sur le très beau graphisme de couverture signé David Wyatt, avec léger embossage et marquage doré. Par contre, je n’aime pas plus que cela l’effet "texture veloutée", qui attrape facilement les saletés et les traces de doigts.
Le tome 2, « Torchfire », sort à la fin du mois d’octobre.
Titre : Songlight (songlight, 2024)
Série : La trilogie des Torches, livre 1/3
Autrice : Moira Buffini
Traduction de l’anglais (Royaume-Uni) : Thomas Leclere
Couverture : David Wyatt
Éditeur : La Martinière Jeunesse
Collection : Fictions
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 472
Format (en cm) : 21,5 x 14,5 x 3,5
Dépôt légal : septembre 2024
ISBN : 9791040117568
Prix : 21 €