Avec “Je peux mourir en souriant”, premier texte de ce volume, c’est surtout le lecteur qui sourit. Lorsqu’au vu des analyses effectuées un médecin annonce à son patient qu’il est mort depuis plusieurs jours, celui-ci s’en trouve passablement perturbé. La vie – si l’on ose dire – devient dès lors marquée par une série de problèmes épineux dont la manière d’annoncer son propre décès à ses proches n’est pas le moindre. Sale temps pour les revenants, mieux vaut s’en aller pour de bon. Entre fantastique et poésie, un conte plaisant dont l’entame annonce une des couleurs dominantes du volume, la médecine, et dont quelques passages évoquent d’autres thèmes récurrents du recueil, ceux des univers cinématographiques.
Deux tonalités auxquelles échappe pourtant le second texte, “De l’insecticide dans le confessionnal” Quand la religion s’étiole et que l’ennui s’installe, quand le cercle des fidèles se réduit comme peau de chagrin, le dernier à venir se confesser – le premier depuis bien des années – pourrait bien n’être là que pour proposer un marché de dupe, et même sentir un poil le soufre. Beaucoup de non-dits dans cette nouvelle à la fois en finesse et en douceur dont la fin n’est pas vraiment une chute, sauf peut-être celle du prêtre, mais en laisse suffisamment deviner pour que le lecteur comprenne qu’il n’y a pas vraiment d’issue heureuse – du moins pas pour tout le monde.
Du médical encore, de la tératologie, une pointe de grotesque, du malaise, de l’effroi dans “Céphalées”. Nous nous garderons bien de révéler l’essentiel, mais, lorsqu’un infirmier est requis pour aller effectuer des injections chez un patient “un peu spécial”, il n’est pas vraiment prêt à ce qui l’attend. Entre romance et épouvante, entre réalisme et cauchemar, un véritable conte cruel.
Ambiance moins lourde et plein retour à l’humour avec l’hilarant “ Divan mutique” qui fera peut-être grincer des dents plus d’un psychiatre. Ici encore, mieux vaut ne pas trop en dire sur le degré d’ébranlement mental et de folie contagieuse des uns et des autres pour éviter de gâcher le plaisir d’un lecteur qui ne pourra qu’être séduit par l’ironie féroce d’un récit brillamment mené et servi par une chute savoureuse.
Élégante variation sur le thème du double et belle idée dans “Ubiquité en salles obscures” où, de manière fugace, le spectateur s’aperçoit lui-même dans un long métrage. Un phénomène qui dès lors, à sa grande stupeur, en une série sans fin de caméos impossibles, stupéfiants, perturbants, se répétera lors de visionnages d’autres films. Comme si le narrateur lui-même, ou un sosie, ou plus vraisemblablement plusieurs sosies, avaient au fil des décennies fait des apparitions dans la quasi-totalité des longs métrages, jouant ici et là des petits rôles – chauffeur, serveur, passant et tutti quanti. Entre septième art et folie, un récit étrange et inquiétant, oscillant entre le fantastique et cette manifestation psychiatrique que l’on nomme deutéroscopie ou hallucination spéculaire.
Sous des aspects en apparence racoleurs (un acteur de films pornographiques contacté par Alain Resnais pour faire du vrai cinéma), “Rendez-vous avec X” propose un sujet qui ne se limite pas à l’univers cinématographique mais, dans des domaines divers, et sur l’ensemble des strates de la société, peut concerner un jour ou l’autre tout un chacun. Avec un humour mâtiné de cruauté, Laurent Banitz ne met pas en scène les simples ironies du destin, mais plutôt les coups de Jarnac qu’il vous réserve quand il vous fait miroiter la possibilité d’un rêve que vous n’avez jamais été assez fou pour faire. Et qui vous la dérobe à jamais peu de temps après, sans que vous vous rendiez compte qu’il s’agit d’une double entourloupe, d’un tour de prestidigitation en deux temps au terme duquel, après avoir vu se fermer à jamais les portes d’un monde qui peut-être vous attendait, vous verrez se fermer également celles du monde qui était jusqu’alors le vôtre. Un épisode cruel et joliment conté.
Une pointe de grand écran encore avec “Un âne plane” dans lequel Laurent Banitz propose, sous forme de ralenti cinématographico-littéraire à la John Woo, les ultimes secondes d’un narrateur partant en vrille au sens propre du terme. En dix scènes, neuf aériennes et une terrestre, les dix instantanés à la fois balistiques et existentiels des derniers moments d’un narrateur se précipitant trop vite à la recherche d’un amour perdu. Un narrateur qui, dans ces derniers instants étirés entre un présent qui se fige et un passé qui revient, regarde en même temps sa vie et le paysage défiler sous ses yeux sans trop s’en inquiéter, avec l’indifférence dépassionnée de celui qui ne se sent plus véritablement concerné, comme un spectateur étranger à sa propre vie et au peu qu’il lui en reste.
Changement de tonalité avec “Le Cercle” où l’on retrouve les marges de la médecine à travers un personnage pris en charge dans une clinique pavillonnaire ou un asile d’aliénés. Enfermé, interné, peut-être, mais où, et quand ? Car les marges de sa conscience sont baignées par l’horreur des temps obscurs et des dérives concentrationnaires. Dans cette valse-hésitation entre deux mondes, qui pourra faire songer au fameux texte « La Nuit du ciel » de Julio Cortazar, le lecteur a-t-il affaire à un cauchemar d’aliéné ou au contraire au rêve apaisant de condamné ? Des points communs et une frontière trouble entre une clinique lumineuse – où pourtant les ombres sont présentes – et les pire pages de l’Histoire, l’omniprésence, comme en sourdine, de la fatalité et de la mort, l’occultation peut-être d’une vérité biface et qui se révèle par bribes composent, sans céder aux facilités de l’explicite, un texte noir et poignant.
C’est une difficulté récurrente de l’exercice médical qui apparaît dans “Tripes et boyaux” : lorsque l’on est médecin, établir un certificat de demande d’hospitalisation sous contrainte à la demande d’un membre de la famille du patient est un acte à risque, surtout lorsque l’on n’a pas vu récemment le patient lui-même. Plus d’un médecin traitant, ému et de bonne foi, s’y est déjà fait prendre, se retrouvant instrumentalisé malgré lui par une famille qui ne souhaitait d’autre bien que le sien propre. Le protagoniste de la nouvelle, qui se méfie d’un possible traquenard, demande donc avant tout à évaluer lui-même la gravité de l’état du malade. Mais éviter un piège n’empêche pas de tomber dans le suivant, que nul n’aurait su voir venir. Le lecteur, lui, frémit, anticipe une dérive inexorable, mais trop tard : le personnage a déjà mis le pied sur une pente trop glissante pour pouvoir y faire quoi que ce soit. Un texte astucieux et parfaitement réussi, et, sous des allures de conte fantastique, une magnifique mise en scène littéraire de la psychose.
On l’aura compris : le bon et l’excellent dominent dans ce recueil de neuf textes servis par un humour à la fois fin et féroce et par un art de la concision remarquable. D’emblée, Laurent Banitz fait preuve de maîtrise et s’affirme comme un nouvelliste accompli, à mettre aux côtés d’auteurs comme Christophe Langlois ou Bernard Quiriny. Entre fantastique et conte noir, entre psychiatrie et médecine, entre fables cruelles et passion du cinéma, un recueil à recommander.

Titre : Laurent Banitz
Auteur : Au-delà des halos
Couverture :
Éditeur : Antidata
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 141
Format (en cm) :10 x 17
Dépôt légal : octobre 2015
ISBN : 9782919285150
Prix : 10 €
Les éditions Antidata sur la Yozone :
« Lendemains qui hantent » par Gabriel Berteaud
« Muséum 2030 » par Guillaume Lecointre