Tout est dans le titre avec “H”, concrétisation subite et inattendue de peurs arrivées à leur paroxysme il y a quelques décennies puis progressivement oubliées. Rien de très nouveau sous le soleil de la fiction, plutôt un chapitre qu’une fiction complète, mais une belle mise en scène de l’effacement radical d’une société malade et d’un délire mercatique poussé à son paroxysme. Même ambiance pour “Crève le monde” qui apparaît également plus comme une scène, un tableau, que comme un véritable récit. “Le Havre de paix” s’inscrit dans la droite ligne des deux textes précédents. La faim, le froid, les décombres… Narrée à la seconde personne du singulier, elle te tutoie, elle te décrit de manière crue, lecteur, ce qui t’attend. Tes lendemains ne seront pas enchanteurs, loin s’en faut. Tu peux commencer à rassembler un peu de nourriture, à l’enterrer, à la cacher ici et là, comme le font les fourmis, les oiseaux, les rongeurs arboricoles. Bon courage, lecteur. Et bon appétit.
Avant l’apocalypse, il y a les machines. La machine, plus exactement. Celle – thématique déjà largement défrichée – à laquelle les hommes ont fait preuve de soumission volontaire pour l’organisation de la société. Dans “Du bois pour l’hiver”, il s’agit de Prince : Programme Républicain d’Intelligence Numérique pour Citoyens Éclairés. Quand elle dérape, les humains suivent sans se poser de questions, exactement comme, dans le monde réel, les hébéphrènes qui s’ignorent continuent à suivre leur GPS quand il les emmène à l’évidence sur de mauvais chemins. Mais il reste ici et là un peu de savoir-faire, un peu d’intelligence humaine, de celle qu’on a reléguée aux oubliettes, qui pourrait bien sauver la mise. Technologie également avec “Matriochka”, univers des jeux et des mondes fictifs porté à son paroxysme par une intelligence artificielle devenue folle : sur le mode de réalités truquées à la Philip K. Dick, une variante savoureuse, et qui en dit long. Machines encore, mais par défaut, et retour à l’apocalypse, mais cette fois-ci sous forme d’un effondrement lent, quand, pour une raison ou une autre, la technologie dans son ensemble tombe en panne et qu’il faut réapprendre à vivre. Il y a ceux qui en sont capables, et ceux qui ne sauront jamais se réadapter, ne sauront jamais faire face et conserveront avec eux, sur eux, leur téléphone mort, inutile, espérant voir un jour leurs indispensables « applications » réapparaître. Entre humour et désespoir, “Le Nœud” est un récit qui fait mouche.
De l’apocalypse, donc, des machines également, mais aussi, plus crûment, ce que nous sommes, et les sociétés et organisation malades, morbides, que nous parvenons à créer. Dans “Travail Minimum d’Insertion”, on retrouve la ruse millénaire de Pénélope et de sa tapisserie appliquée au maintien artificiel de l’emploi : une astuce que les lecteurs auront déjà rencontrée ici et là dans la littérature satirique ou de genre, mais une belle variante qui marque par sa brièveté et sa froideur dystopique. En quelques pages à peine, un univers vain, grisâtre, sans but, sans joie, un conte glacé et glaçant. Avec “Question de sérénité”, où les gueux et le monde extérieur, c’est-à-dire les quartiers périphériques, sont considérés à la fois comme une curiosité touristique et zoologique, les nantis ont oublié qu’un retournement de situation est toujours possible. On retrouve dans “L’Erreur est urbaine” les mêmes thèmes, comme celui de l’exacerbation des inégalités, à travers la mise en scène de cités refuges utopo-dystopiques, régulées, coupées d’un monde extérieur dont on ignore tout ou beaucoup, au sujet duquel on ment souvent, et vers lequel on pourrait décider de s’évader, ou se trouver malgré soi projeté. Une thématique qui, au fil des décennies, a pu prendre bien des formes – on pensera par exemple à la ville souterraine de « La Vérité avant-dernière » (Philip K. Dick, 1964), à la nouvelle de Fabrice Schurmans “Le Revers du silence” dans le recueil « Paris perdus » ou à l’intéressante variante développée par Gaëlle Perrin Guillet dans son roman « La Régulation ». Chez Gabriel Berteaud, l’extérieur est à tout coup tragique, mais l’intérieur, qui à première vue apparaît aussi technologiquement miraculeux que notre monde, semble arrivé à un stade applicatif terminal, illustration du monde humainement triste et perpétuellement contrôlé que celui dans lequel nous sommes en train de sombrer.
Le titre le laissait deviner : chez Gabriel Berteaud, pas de lendemains qui chantent. Pas non plus de « no futur » mais au contraire trop de futurs, et pas des jolis. Comme si l’humanité, au lieu de laisser ses ordures derrière elle, les projetait dans l’avenir avant d’y sauter à pieds joints. Comme si, à la fois morbide et incapable d’évoluer, elle ne faisait que répéter et aggraver ses erreurs. Rien de très nouveau, ni de très inattendu : ces tendances sont anciennes, les thématiques explorées par l’auteur sont également récurrentes dans la littérature de genre, et chaque amateur sera capable d’en trouver des exemples parmi ses propres lectures. Mais Gabriel Berteaud, mêlant au drame un humour noir et grinçant, les met à sa sauce et au goût du jour, les actualise, par exemple avec la folie contemporaine des applications ubiquitaires, inutiles, contraignantes, ici vues, à juste titre, comme de plus en plus envahissantes, comme prothèses débilitantes et « big brother » hygiéno-socio-sécuritaire. Pas de grand écart mais une continuité logique entre un monde d’aujourd’hui et un monde d’après de plus en plus proche, avec des conséquences qui semblent de moins en moins évitables. Chez Gabriel Berteaud, l’humanité ne semble pas capable de faire autre chose que de s’enferrer dans une impasse et de continuer à appuyer sur l’accélérateur. S’il nous montre des « Lendemains qui hantent », c’est parce que notre quotidien les dessine chaque jour un peu plus clairement.

Titre : Lendemains qui hantent
Auteur : Gabriel Berteaud
Éditeur : Antidata
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 137
Format (en cm) :10 x 17
Dépôt légal : janvier 2023
ISBN : 9782919286334
Prix : 10 €
Les éditions aNTIDATA sur la Yozone :
« Muséum 2030 » par Guillaume Lecointre