Néanmoins, l’usage de la phrase-clé ne m’a pas paru toujours convaincant, pas plus que certaines histoires. Les textes les plus sages, les moins fous mais pas les moins imaginatifs auront davantage emporté mon adhésion que les afféteries stylistiques et la surenchères d’effets spéciaux.
On commence avec “Un écho magistral”, la nouvelle lauréate de Christophe Carpentier (« L’Homme-Canon », « Carnum », « Shelter » chez le même éditeur), qui donne son nom au recueil. L’idée de base est intéressante : la phrase en question traverse l’espace et va déclencher la naissance d’une civilisation entière, qui reviendra ensuite prendre contact avec la Terre. Si la prose de Carpentier est riche et ciselée, on sombre vite dans le grand-guignol scénaristique derrière une illusion de Hard-SF, ne serait-ce que par la temporalité du récit, étalée sur des millénaires. Le genre de truc gros comme une maison qui vous arrache à la magie de l’histoire, aussi captivé pouviez-vous l’être.
“Le Vingt-huitième vœu”, de Sammy Sapin, m’a rappelé « le Chant du Drille » d’Ayerdhal, sans la dimension thriller : une enseignante humaine confrontée à une classe de créatures locales. Une fonctionnaire chargée d’appliquer une procédure d’assimilation qui ne peut qu’échouer. Une mission impossible, et elle n’est qu’un petit rouage qui en porte le poids. Un texte beau jusqu’au bout, sans doute arrivé sur la 2e marche du podium. (Il n’est pas précisé l’ordre des textes)
“Le Goût amer de la justice” de Dola Rosselet nous met dans les pas d’un juré lors d’un procès du futur. L’accusé, surnommé le boucher de Hong-Kong, est jugé pour un crime que nous découvrirons lentement. L’autrice joue très bien avec la narration interne et une narration à œillères, pour dévoiler en même temps le crime et la société dans laquelle il a eu lieu. Très malin.
Je n’ai pas du tout accroché à “Je m’appelle Jules Verne et j’ai tué Eva Braun, puis je suis allé au café pour lire le journal d’avant-hier et je suis rentré chez moi” de Christian Nabais. Si le début s’empare de l’auteur amienois et de son œuvre pour raconter comment il effectue des voyages dans le temps, l’intérêt de ces voyages est supplanté par leur mécanique. L’auteur se lance dans une surenchère de citations, de références à l’Imaginaire, jusqu’à la nausée et une absence de sens de son histoire, comme le titre à rallonges le laissait augurer, comme une envie de se débarrasser de la contrainte autant que de la surexploiter.
“Le Jour où les étoiles ont fait demi-tour” d’Eric Abbel nous raconte la fin du monde... et son rembobinage, au travers d’un type condamné pour braquage. Il voit donc le monde, et son histoire, remonter le temps, peut-être pour lui permettre de corriger ses erreurs ? L’exercice de style est bien mené, la mécanique du film « Memento » de Christopher Nolan est bien réemployée. On y va à fond, jusque typographiquement parlant avec des caractères en miroir, mais la révélation finale n’en est pas vraiment une et fait un peu flop.
“Pas de Quartier” d’Antoine Zwicky nous met en présence d’un vieil anar anti-LLM, désespérant que la littérature leur soit désormais confiée, et qui s’accroche au dernier journal écrit 100¨% par des humains. Sauf que... C’est bien écrit et piquant, dans l’air du temps, mais sans plus.
“Le Bistrot du Coin” de Jean-Marc Ligny est sans doute mon texte préféré du recueil, avec une petite vieille qui part en expédition-provisions au café du coin, alors que la ville est déserte, abrutie par la canicule, et l’Humanité probablement décimée. Le texte est beau, humain, et le retournement final que plus noir. Un vrai bon texte de post-apo s’appuyant sur les problématiques actuelles, on n’en attendait pas moins de l’auteur. Il n’a pas la folie des autres, mais est-ce un mal ou un bien ?
“Les Moutons de Psypurge” d’Hélène Goffart est assez drôle, mais aussi noir. Un retraité en EHPAD sur bat, tout seul, contre le réseau Psypurge qui connecte les gens entre eux, un réseau social du futur. Pendant des années, après avoir découvert un bug, il va troller le réseau. La chute peut avoir deux lectures, je pense, selon que vous fassiez confiance aux GAFAM ou pas.
“Vingt-sept mille kilomètres-heure” d’André David est aussi très beau. Dans l’ISS, alors qu’un arrive au bout des réserves d’oxygène, les occupants espèrent que les conflits sur Terre se résoudront à temps pour qu’on leur envoie de l’air. Pendu au fil d’informations, il y croient... Une vraie tension, beaucoup d’émotion.
Dans “Progrâme”, Vincent Tassy nous met dans la peau d’un homme qui, contre l’avis de son défunt compagnon, le fait revenir sous forme d’androïde, parce qu’il ne peut vivre sans lui. Tandis qu’on découvre le comment technique, avec tous les redflags éthiques attendus, on vit la détresse de l’amant veuf, la douleur d’aller contre les dernières volontés, le mensonge qui se tisse pour que la machine à visage humain ne le sache jamais. Très beau, jusqu’au retournement final cruel.
Dans “Lucie19xMe”, d’Audrey Pleynet, une influenceuse ultra-câblée perd la mémoire des jours passés. Lorsqu’elle commence à se méfier des IA qui l’accompagnent au quotidien, elle se laisse des messages dans un vieux journal en ligne. Là aussi petit goût de « Memento », et un bon emploi, c’est agréable, de la phrase-thème imposée. Et plutôt qu’un retournement, une fin ouverte, assez satisfaisante même si pour le coup on apprécierait davantage encore une suite.
Dans “Le Grand Saut” de Nicolas Tellop, le narrateur-protagoniste, infecté comme toute la population par un virus informatique, se retrouve à changer de corps avec un autre être humain quelque part sur Terre. Et d’espérer retrouver l’amour de sa vie. Récit d’effondrement et de post-apo assez prenant, dans un point de vue interne bien employé, avec un clin d’œil final laisse penser qu’il a été inspiré par une pub assez connue pour un déodorant.
“Les Meurtres parfaits de Carlos Tabara” de Paul Guinard est un bel exercice de style, assez court, qui aurait peut-être mérité un peu plus de matière et d’enrobage. Des aliens font remonter le temps pour empêcher la fin du monde, et le narrateur, perçu pour une raison inconnue comme un personnage-clé, doit reproduire exactement les mêmes actions pour qu’ils identifient ce qui provoque le cataclysme. Problème, c’est le moment où il a tué sa compagne... Il y a un évident côté loufoque avec un alien que lui seul voit, mais aussi une froideur qui empêche de s’attacher à suivre ce meurtrier aux motifs bien légers. Reste la chute, très amusante.
“Les révoltés du Balto” de Baron Zilief est une lente fin du monde dans les yeux de piliers de bistro, dont la mascotte est un type qui fait tache dans leur groupe, et se prétend éclaireur d’un vaisseau alien. Des années à le chambrer, mais finalement à bien l’aimer, et quand il disparaît, comme d’autres ont disparu avec les années, le chômage... on se raccroche à son délire, faute de mieux. Très très beau texte, pétri d’humanité dans son portrait d’une France ouvrière abandonnée. Beaucoup aimé, comme celui de Ligny.
Enfin, “Le Livre de Schrodinger” de François Darnaudet voit son personnage constater des modifications dans des livres de SF qu’il a lus autrefois. Dans les histoires, dans les noms des auteurs. Et de se développer une théorie non des multivers mais des multilivres. Bourré de références et de citations, un texte qui ravira les vieux lecteurs de SF (ou les lecteurs de vieille SF). Amusant mais pas forcément agréable à lire, même en ayant tous les codes.
Bref... j’ai apprécié la majorité des textes, pour leur fond ou leur forme. Le règlement du prix (en fin d’ouvrage) spécifie que le jury a toute latitude pour apprécier l’utilisation de la phrase de contrainte, et disons-le, pour un grand nombre, le lien est ténu, parfois artificiel, anecdotique. Elle était pourtant une invite à jouer avec le temps, de plein de façons possibles, et une partie des finalistes s’est contentée de botter en touche, et c’est bien dommage.
Néanmoins, le recueil témoigne de la vitalité de la SF française, avec des auteurs ici pour la plupart déjà publiés.
Titre : Un Écho Magistral
Ensemble : Prix Jacques Sadoul de la Nouvelle 2025
Couverture : Eddie Pons
Éditeur : Au Diable Vauvert
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 268
Format (en cm) : 20 x 13 x 2
Dépôt légal : avril 2025
ISBN : 9791030707298
Prix : 21 €