Qu’en dire, qu’en dire ? Eh bien , ma foi, on est très heureux de retrouver Geralt et le Continent sous la plume de Sapkowski. Après la fin de son héros, nous avions déjà pu avoir une rallonge avec « La Saison des Orages », mais c’était il y a déjà quelque temps. Là le succès des jeux et de la série a passé, des publications universitaires commencent à fleurir (Puysségur et Breton, entre autres). Il faut donc voir dans cette « Croisée des Corbeaux », et cet exercice somme toute classique de préquelle, un peu de fan service et des ventes assurées.
C’est à moitié vrai.
A moitié, parce que l’auteur joue sur du velours, nous représente des situations déjà vues : la strige, les amants interdits (directement piqués à Shakespeare). Le chemin emprunté par Geralt est calqué sur les nouvelles du « Dernier Voeu », jusqu’au temple de Melitele où il a passé son enfance. Normal, me direz-vous : si plus âgé ses pas le ramènent à ses repères de jeunesse, il convient qu’il y aille durant cette jeunesse. Un exercice donc assez formel, en apparence, de relier les points, boucler la boucle.
Et pourtant, comme on l’a déjà lu dans les tomes précédents, Sapkowski va plus loin. Bien sûr, les missions du jeune Geralt, pétri de savoir théorique mais peu expérimenté, ne se passent pas toujours bien. Il faut un Preston Holt ou la magicienne Vrai Natteravn pour lui inculquer un peu de subtilité, le dessiller sur la nature humaine. Ce jeune Geralt est un idéaliste un peu niais, mal dégrossi, et ces premières missions, avec l’apprentissage de Holt (et le mystère qui entoure le personnage) vont forger le sorceleur défenseur de la justice que nous connaissons. Apprentissage à la dure, avec des choix cruels et des décisions irrévocables, comme de juste, mais aussi la récompense de ses valeurs morales. S’il n’est parfois pas payé en couronnes sonnantes par des employeurs peu scrupuleux et prompts à se défiler, la réputation acquise lui sera profitable à l’avenir. Si cela peut sonner comme une leçon de morale (que les joueurs de « The Witcher 3 : Wild Hunt » connaissent bien), elle est aussi au cœur du personnage de Geralt, et à l’encontre de la ligne de conduite habituelle des sorceleurs : c’est ce qui fait de Geralt un chasseur de monstres si particulier, et un héros de fantasy.
On appréciera aussi que ce tome soit nourri de toute la matière transmédiatique évoquée plus haut. Au cœur du personnage de Holt, les événements de 1194 : l’assaut sur Kaer Morhen par la foule déchaînée contre les sorceleurs, les accusant de tous les maux, qu’on voit dans le film d’animation « Le Cauchemar du Loup » (Netflix) L’intrigue tissée par Sapkowski fait honneur aux intrigues des tomes précédents et aux jeux politiques qui secouent les royaumes du Continent, notamment du fait des magiciens.
Le roman évoque aussi les autres écoles : on parle (furtivement) des Chats psychopathes, mauvais pour la réputation du métier, et Holt a un médaillon de Vipère, une faction apparue dans « The Witcher 2 : Assassin of Kings » (CDRed Projeckt). On évoque le vin de Toussaint. Mais l’auteur s’abstient d’en faire des tonnes : au contraire, il susurre que le monde est plus grand, plus dense que ce que Geralt en voit, et en verra de sa longue vie.
Enfin, l’auteur ne se prive pas de quelques clins d’œil de connivence avec ses fans, comme le baptême d’Ablette (et sa capacité à ressurgir d’on ne sait où, héritée de « Wild Hunt »), le conseil de rester loin des magiciennes (euh...), ou la faible chance de tuer un sorceleur avec une fourche...
En conclusion, ce nouveau (et sans doute dernier) tome mettant en scène Geralt est un peu comme un doudou : on y trouve tout le plaisir d’un monde et d’un personnage dont on sait déjà presque tout, et on joue à quelques variations permises par la versatilité de l’être humain, parfois bon et souvent fourbe ; on place les jalons de ce que sera le monde tel qu’on l’a tissé dans la demi-douzaine de tomes qui forment l’histoire centrale, et qui s’est vue augmentée d’une somme conséquente de matériau narratif supplémentaire. Sapkowski fait ici plaisir à tout le monde, sans trahir qui que ce soit. J’espère qu’il ne se laissera pas séduire par d’autres sirènes éditoriales : si l’exercice est réussi, la redite ferait vite sombrer dans l’ennui.
Un dernier mot sur l’objet-livre : la couverture de Jaime Jones marque une énième identité graphique (proche de la série Netflix) pour ce tome chez Bragelonne. Le format intermédiaire, la refonte visuelle (plus de logo, une 4’ de couv’ justifiée et monochrome comme en littérature générale) participe à une discontinuité devenue habituelle au fil des nombreuses rééditions de la saga. Les pages se tournent vite, aussi grâce aux citations en exergue des chapitres, sur une page à part, pour pousser la pagination au-delà des 300 ? On appréciera donc le prix plutôt tiré vers le bas, pour un ouvrage il est vrai terriblement (trop) vite dévoré.
Titre : La croisée des corbeaux (rozdroze krukow, 2024)
Série : The Witcher
Auteur : Andrzej Sapkowski
Traduction du polonais (Pologne) : Lydia Cantin-Waleryszak
Couverture : Jaime Jones
Éditeur : Bragelonne
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 310
Format (en cm) : 21,5 x 14,5 x 2,8
Dépôt légal : septembre 2025
ISBN : 9791028131920
Prix : 17,95 €
The Witcher sur la Yozone :
The Witcher : un monde de légendes, essai de Justine Breton
The Witcher (T1) Un grain de vérité
Le Sorceleur - Codex : l’univers d’Andrzej Sapkowski illustré et décrypté
Le Dernier Vœu
L’Épée de la Providence
La Saga du Sorceleur (T1) Le Sang des Elfes
La Saga du Sorceleur (T2) Le Temps du Mépris
La Saga du Sorceleur (T3) Le Baptême du Feu
The Witcher illustré : Le moindre mal
The Witcher, illustré par Thimothée Montaigne
Thimothée Montaigne - Exposition autour de The Witcher
The Witcher - La bande-annonce de la série Netflix