Claudine Brécourt-Villars, dont nous avions précédemment chroniqué « Mots de table, mots de bouche », poursuit donc ses explorations gastronomico-papillaires avec ce nouveau lexique consacré à l’alcool et à son usage tantôt suffisamment raisonné pour atteindre le stade acceptable de cette ivresse légère que l’on nomme la griserie pour les uns ou « être pompette » pour les autres, tantôt à quelques débordements passagers conduisant à se trouver bourré comme un coing (pour les expressions végétales), ou, versant animal, à finir schlass comme un cochon, pété comme une bourrique, ou même, plus délicatement « soûl à charmer les puces. »
Il est vrai que l’alcool, consommé en quantité ou avec une régularité excessive, prend rapidement des connotations naturalistes à la Zola. C’est ainsi qu’il peut répondre aux dénominations hautement évocatrices de « brouille-ménages » ou de « pousse au crime. » À l’autre extrémité du spectre, et consommés en épicurien, les alcools peuvent prendre des allures mystiques : si nul n’ignore que le kir vient du nom d’un chanoine fameux qui en faisait grand usage, certains ignorent peut-être que les alcools peuvent être si divins qu’ils en deviennent “ le bon Dieu en culotte de velours” ou “ la vierge qui vous pisse dans la gosier”. On l’admettra sans peine : « être dans les vignes du Seigneur » ou « boire aux anges » c’est tout de même plus classe que l’abominable pratique contemporaine du binge-drinking.
Les expressions peuvent être moins poétiques (« s’humecter l’entonnoir », « se calfater la plomberie »), plus topographiques (« s’en jeter un derrière la cravate ») ou plus imagées (« étouffer le perroquet »), elles seront souvent colorées, car si l’on peut être gris, à un stade plus avancé l’on peut aussi avoir « pris une pistache » – la couleur verte du fruit sec étant aussi celle de l’absinthe.
Claudine Brécourt-Villars n’oublie pas les noms des lieux, ni ces termes fluctuants qui au fil du temps ont désigné tantôt l’établissement, tantôt son propriétaire : c’est le cas de bistrot, mais aussi de bibine, de mannezingue, de mastroquet. On n’oubliera pas parmi ces lieux de perdition, et pour être sûr de se faire comprendre partout, le rade, l’assommoir le tapis-franc, le cabaret, le caboulot. Et l’on trouvera dans ce « Petit bréviaire du vin et de l’ivresse » bien d’autres occasions de s’encanailler, au moins sur le plan lexical.
Il est vrai que ce lexique brasse délicieusement large, y compris au niveau des sources. Claudine Brécourt-Villars choisit ses citations dans un corpus vaste et éclectique : littérature ancienne ou moderne, très classique ou très populaire. Les genres s’y mélangent joyeusement, et tout le monde s’y retrouve à la même enseigne. Maurice G. Dantec trinque avec Stendhal, Henri Vernes lève le coude en compagnie de Molière, Aloysus Bertrand et Tallemant des Réaux se donnent la réplique, Blaise Cendrars et Antoine Furetière sirotent le même cocktail, Léon Bloy et George Bernanos reluquent la même serveuse. Connus ou oubliés, accoudés à un même zinc éternel et sans fin, ces auteurs de tous genres et de toutes époques s’y rassemblent pour joindre le geste à la parole en un festival d’expressions lui aussi sans fin.
On sourira plus d’une fois à la lecture de cet ouvrage – mieux : on lui portera un toast – à la fois léger et pleinement roboratif. Revigorant et réchoupillant, ce « Petit bréviaire du vin et de l’ivresse » ne prétend pas être exhaustif. On n’y trouve donc pas tout, par exemple l’expression « se rincer la dalle » (même si l’on a « se noircir la dalle » ou « se rincer le gosier »), ni « en avoir un coup dans l’aile » ou « en avoir un coup dans le cigare » (mais on y trouve bien « avoir un coup » ou « le coup de l’étrier »), et si l’on rencontre l’expression « avoir son casque » ou « avoir mal aux cheveux », on n’y croise pas la terrifiante xylostomiase (étymologiquement : la gueule de bois). De même, pour finir l’alphabet, il était possible d’aller au-delà du zinc avec le très estimable zythologue. Mais on l’aura compris : il n’est pas possible de recenser la totalité des expressions, en matière d’ivresse c’est sans fin et jusqu’à plus soif.
Servi sous une couverture sobre – si l’on ose dire – à vernis sélectif, ce « Petit bréviaire du vin et de l’ivresse » est donc une publication qui s’arrose. À savourer par petites gorgées, à lire en terrasse, en s’humectant les amygdales, en s’en jetant un derrière le nœud pap’, en sifflant un ballon.

Titre : Petit bréviaire du vin et de l’ivresse
Auteur : Claudine Brécourt-Villars
Couverture : Cheeri
Éditeur : La Table Ronde
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 210
Format (en cm) : 12,5 x 19,5
Dépôt légal : septembre 2025
ISBN : 9791037114594
Prix : 19 €
La Table Ronde sur la Yozone :
« Mots de table, mots de bouche » de Claudine Brécourt-Villars
« Traverses » de Jean Rolin
« Journal de Gand aux Aléoutiennes » de Jean Rolin
« Un Effondrement parfait » par Jérôme Leroy
« Un peu tard pour la saison » de Jérôme Leroy
« Tarentule » par Eduardo Halfon
« Halfon Boy » par Eduardo Halfon
« Un espion en Canaan » par David Park
« Mes désirs futiles » de Bernardo Zannoni
« Mary Toft ou la reine des lapins » de Dexter Palmer
« Aux deux magots » par Jean-Paul Caracalla
« Le Chewing-gum de Nina Simone » par Warren Ellis
« Daimler s’en va » de Frédéric Berthet
« Entre midi et minuit » de Thierry Radière
« Je ne suis pas un héros » de Pierre Autin-Grenier
« Cent courts chefs-d’œuvre » de Napias et Montal
« Les Dimanches de Jean Dézert » de Jean de la Ville de Mirmont
« César Capéran » de Louis Codet
« Le Club des longues moustaches » de Michel Bulteau
« En remontant le boulevard » de Jean-Paul Caracalla
« Vagabondages littéraires dans Paris » de Jean-Paul Caracalla
« Je connais des îles lointaines » de Louis Brauquier
« Quinzinzinzili » de Régis Messac
« La Nuit des chats bottés » de Frédéric Fajardie
« La Reine des Souris » de Camilla Grudova
« Mary Ventura et le neuvième royaume » de Sylvia Plath
« Los Angeles » par Emma Cline
« Jamais assez » par Alice McDermott
« Et M*** » par Richard Russo