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Éloge du bistrot parisien
Marc Augé
Rivages, Petite Bibliothèque, n° 1146, essai, 108 pages, septembre 2025, 7,50 €


« Mais sur la main du passé, ma main métaphorique, la ligne des bistrots est transversale et recoupe toutes les autres. »

Entre lieu idéal pour échanger librement après un évènement officiel (par exemple, pour l’auteur, à l’issue des soutenances de thèses), lieu neutre adapté à des rencontres hors du milieu familial ou professionnel, lieu de pause, de détente ou de retrouvailles, lieu de lecture ou même parfois de travail, nul ne peut échapper aux bistrots, nul ne peut méconnaître leurs ambiances, leurs rituels, leurs spécificités. De fait, Marc Augé confesse très volontiers l’importance particulière qu’ont pu prendre ces bistrots dans son existence en grande partie urbaine. Ceci explique que les trois premiers chapitres de ce bref essai soient constitués de souvenirs personnels qui pourront venir recouper en partie l’expérience propre des lecteurs.

« Dans la fièvre des propos animés, des tuyaux échangés et des commentaires de toutes sortes, on perçoit autour du comptoir auquel il est difficile d’accéder aux heures de presse, la rumeur fébrile de la pauvreté impatiente.  »

Dans une seconde partie intitulée “L’espace-temps du bistrot”, l’auteur accumule observations et constats, dressant l’ébauche d’une petite anthropologie des bistrots. (À noter à ce sujet que lorsqu’il écrit “Plus exactement, une partie de la clientèle s’apparente à ces solitaires auxquels Aragon se flattait d’appartenir, ceux qui ont besoin, précisément, du spectacle des autres pour être sûrs d’exister”, il n’est pas sûr qu’il ait conscience d’aborder aussi par là sa propre condition d’anthropologue.) Avec méthode, il aborde la vaste gamme des bistrots, depuis ce qu’il nomme le “comble du bistroquet” (celui où l’on joue à la loterie et aux jeux apparentés) jusqu’aux bars de luxe où, devant leur dernier whisky, les clients semblent “livrés à la réflexion intérieure.” Attentif à l’évolution au fil du temps, il voit dans la compliance partagée à l’interdiction de fumer à l’intérieur une nouvelle forme de courtoise et de convivialité. Il s’intéresse à une vaste gamme de facettes, comme – pour n’en citer que quelques-unes – les différents profils des clients, le rôle modérateur des lieux sur ce qui s’apparente à des scènes de couples, l’art qu’ont les serveurs de prendre soin de chacun, les rôles précis des espaces et des agencements des lieux.

« Le bistrot, c’est la mesure du temps. »

Vient ensuite une partie consacrée au “Paris rêvé”. On se trouve donc entre le réel et le romanesque – auquel l’auteur consacre un chapitre – et ses déclinaisons parfois artificielles. On se souvient de la description d’un bistrot idéal, mais en réalité fictif, le Moon under water dans le recueil d’essais « Une bonne tasse de thé » de George Orwell, ou du café des Deux-Magots vu par Pierre Autin-Grenier mais c’est à travers d’autres auteurs que Marc Augé poursuit ses réflexions : Simenon et son inspecteur Maigret, Aragon et son porto favori, mais aussi à travers la part de métamorphose et de ductilité d’estaminets que l’on pourrait croire fixes mais qui, pour certains, se sont au fil du temps déplacés, passant sans vergogne d’une rue à l’autre ou d’un quartier à l’autre – mais à travers une mémoire à lacunes consenties, très fallacieusement et non sans ironie, restent à jamais les endroits que fréquentaient autrefois tels auteurs ou tels artistes renommés. Marc Augé attire d’ailleurs l’attention sur les “nostalgies préfabriquées” et les “images d’Épinal” destinées aux touristes, la transformation des bistrots en lieux de mémoire, rejoignant la théorie d’une ville-mémoire ou ville-musée à l’authenticité purement factice (que l’on trouvera férocement dénoncée, côté bistrot, dans la nouvelle « Blanc cass » du recueil « Muséum 2080 » de Guillaume Lecointre.

On ne peut pas faire à l’auteur un procès d’intention dans la mesure où le titre se réfère clairement à la capitale, et où il ne mentionne que d’autres grandes villes comme Turin ou Berlin, mais on pourra noter qu’aveuglé peut-être par un parisiano-centrisme assez commun, Marc Augé n’a pas semblé disposer du recul suffisant pour souligner une tendance qui vient entrer en résonance avec la théorie de la ville-mémoire ou de la ville-musée et qui, en 2015, année de la publication initiale de cet ouvrage, était déjà fortement marquée. N’avoir ni senti ni noté que Paris et plus globalement ces grandes villes restent des place-fortes des bistrots alors que ceux-ci sont en voie d’extinction dans les villages (où ils ferment les uns après les autres et où lorsque vous vous étonnez du peu d’affluence vous vous exposez immanquablement à une réflexion du genre “Mais mon bon monsieur, dans notre village il n’y a plus d’alcooliques, il n’y a que des drogués”), et en cours de raréfaction dans les bourgs et villes de moyenne importance (ou par opposition fleurissent à présent les boutiques de cannabinoïdes et apparentés) reste assez surprenant de la part d’un anthropologue. On aurait donc goûté un peu de mise en perspective et surtout des réflexions un peu plus incisives dans la mesure où la plupart des constats faits par l’auteur, s’ils ne sont pas dénués d’intérêt, restent assez évidents pour quiconque musarde ici dans la lumière tamisée d’un café, plus loin dans les ambiances plus vives des terrasses – de part et d’autre, d’excellents postes d’observation pour qui s’intéresse à ses semblables. Reste un ouvrage plaisant et léger, à considérer comme une introduction à un sujet qui mériterait sans doute un essai plus approfondi.

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Titre : Éloge du bistrot parisien
Auteur : Marc Augé
Couverture : Richard Guerry
Éditeur : Rivages (édition originale : Rivages, 2015)
Collection : Petite Bibliothèque Payot
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 1146
Pages : 108
Format (en cm) : 11 x 17
Dépôt légal : septembre 2025
ISBN : 9782743668044
Prix : 7,50 €


Les éditions Rivages sur la Yozone :

- « Une bonne tasse de thé » par George Orwell
- « Petites choses » de Bruno Coquil
- « La Confrérie des mutilés » par Brian Evenson
- « Comptine pour la dissolution du monde » de Brian Evenson0]
- « Portrait du baron d’Handrax » par Bernard Quiriny
- « La Ronde de nuit » par Bora Chung
- « Chants du cauchemar et de la nuit » par Thomas Ligotti
- « La Vieillesse de l’axolotl » par Jacek Dukaj
- « L’Occupation du ciel » de Gil Bartholeyns
- « L’Odyssée des étoiles » par Kim Bo-young
- « L’île de Silicium » de Chen Qiufan
- « La Messagère » de Thomas Wharton
- « Les Vagabonds » de Richard Lange
- « Un bon Indien est un Indien mort » de Stephen Graham Jones
- « Mon cœur est une tronçonneuse » de Stephen Graham Jones
- « N’aie pas peur du faucheur » de Stephen Graham Jones
- « Hiérarchie, la société des anges » par Emmanuel Coccia
- « De la réminiscence » par Maël Renouard
- « L’Attrapeur d’oiseaux » par Pedro Cesaro
- « L’Inventeur » de Miguel Bonnefoy
- « Qui après nous vivrez » par Hervé Le Corre
- « La Petite musique du futur » par Katarina Poladjan



Hilaire Alrune
15 octobre 2025


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