En avant-propos, Robert Silverberg évoque la genèse de cette novella qui a remporté le Prix Nebula 1985, il s’agit d’une de ses œuvres préférées et elle a connu un grand succès. Le parcours éditorial en France de « Voile vers Byzance » ne saurait le démentir : première apparition dans l’anthologie annuelle « Univers 1987 » chez J’Ai Lu, puis elle figure dans le troisième volet de l’intégrale raisonnée de ses nouvelles lancée par Jacque Chambon chez Flammarion Imagine (elle donne d’ailleurs son titre au recueil). À présent, elle revient en solo dans la collection Une Heure-Lumière du Bélial’.
Le titre ne laisse pas deviner que l’histoire se déroule dans un lointain futur qui n’a plus rien à voir avec notre présent. Le lecteur peut s’identifier à Charles Phillips qui découvre cette société qui a beau être humaine mais lui est totalement étrangère. La population doit se monter à quelques millions d’individus immortels qui ne pensent qu’à leur plaisir, sans rien faire de leur vie. Ils ne se posent pas de questions, ne font que suivre le mouvement au gré de leurs envies. Leur terrain de jeu se limite à cinq villes, cinq reconstitutions du passé. Régulièrement une nouvelle création est érigée pour remplacer une autre et apporter ainsi de la nouveauté. Au moment où débute le récit, Charles et Gioia arrivent à Alexandrie, après avoir passé un moment à Asgard. Xi’an, New Chicago et Tombouctou sont les autres destinations possibles. Charles se demande ce que lui trouve Gioia qui croque la vie à pleines dents, qui veut voir le maximum de choses dans le minimum de temps, comme si elle n’avait pas l’éternité devant elle. Il faut dire que Charles détonne parmi ces gens du futur se ressemblant tous : il a une tête de plus, des poils sur le torse et ne passe donc pas inaperçu.
« Voile vers Byzance » est riche en descriptions, Robert Silverberg restitue très bien l’atmosphère, l’architecture des lieux. À une exception, il nous transporte dans le passé à différentes périodes avec certains détails anachroniques, alors que le récit se déroule dans un lointain futur. Les questions affluent dans le cerveau des lecteurs déconcertés par le contexte : qu’est-ce qui fait tourner cette société ? Les habitants ne font strictement rien, leurs connaissances sont des plus étriquées et ils n’ont aucun intérêt sur le fonctionnement de ce bal sans fin. Quelle est la machinerie cachée qui rend tout cela possible ? Il y a bien des robots construisant et détruisant les villes, ainsi que des Temporaires servant de main-d’œuvre dans les villes. Ce nom est ambigu à plus d’un titre : ont-ils une existence propre ? Leur libre-arbitre ? Ne représentent-ils que des coquilles vides créées pour servir une minorité ? Comment ne pas y voir un parallèle avec les gens du commun s’échinant à bosser pour des bas salaires, alors que les richesses se concentrent au sommet de la pyramide ?
Charles s’interroge, au contraire des habitants pour qui c’est normal. Le dépaysement est aussi bien temporel, spatial que culturel. Robert Silverberg montre l’attachement qui existe entre Charles et Gioia, l’amour qui les lie. Leur séparation peut-elle être définitive ? Qu’a vu Gioia en Charles pour être attirée par lui et ne pas partir dès sa curiosité assouvie ?
Il faut reconnaître qu’il ne se passe pas grand-chose au final, qu’il n’y a pas de rythme effréné, et pourtant la lecture s’avère fascinante par le tableau dressé. L’écrivain nous embarque dans son univers si bien mis en scène avec ses questions sans réponses. Passé et futur cohabitent, ce mélange sème le doute, apporte de la confusion. Charles Phillips joue le rôle de Candide dans un monde qui n’est pas le sien, le lecteur peut s’identifier et se demander comment il aurait accepté la situation, quels auraient été ses choix ? Habilement d’autres humains du passé s’invitent dans le récit et aucun ne suit le même chemin.

« Voile vers Byzance » prouve le talent de Robert Silverberg à écrire des histoires qui franchissent allègrement les décennies. Elles ne perdent rien de leur force, de leur capacité à faire réagir, d’autant que l’écriture est fluide. La dernière scène qui donne le titre à la novella montre que prendre son temps pour apprécier les belles choses n’est jamais vain. Ce court roman ne peut que s’apprécier, car le voyage est beau et dépaysant.
Titre : Voile vers Byzance (Sailing to Byzantium, 1985)
Auteur : Robert Silverberg
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Pierre-Paul Durastanti
Couverture et conception graphique : Aurélien Police
Éditeur : Le Bélial’ (1ère édition : Univers 1987, J’Ai Lu)
Collection : Une Heure-Lumière
Numérotation dans la collection : 60
Directeur de collection : Olivier Girard
Site Internet : Roman (site éditeur)
Pages : 128
Format (en cm) : 12 x 18
Dépôt légal : août 2025
ISBN : 9782381631875
Prix : 11,90 €
Robert Silverberg et Le Bélial’ sur la Yozone :
Le chemin de l’espace
Derniers titres de la collection chroniqués :
48. « Barbares » de Rich Larson
49. « Sweet Harmony » de Claire North
50. « De l’espace et du temps » d’Alastair Reynolds
51. « La marche funèbre des marionnettes » d’Adam-Troy Castro
52. « Kid Wolf et Kraken Boy » de Sam J. Miller
53. « L’automate de Nuremberg » de Thomas Day
54. « Les fils enchevêtrés des marionnettes » d’Adam-Troy Castro
55. « Les armées de ceux que j’aime » de Ken Liu
56. « As-tu mérité tes yeux ? » de Eric LaRocca
57. « L’inversion de Polyphème » de Serge Lehman
58. « Défense d’extinction » de Ray Nayler
59. « À lire à ton réveil » de Robert Jackson Bennett
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