« Autrement dit, smartphone et cerveau peuvent-ils convoler dans des noces qui ne seraient pas morbides ? »
Un adolescent est amené à réaliser à quel point, comme beaucoup d’autres, il est devenu dépendant de son smartphone – une dépendance non pas pratique, mais toxique – et se trouve invité à assister à une série de conférences interactives sur le sujet. Se rendre à ce congrès, c’est ouvrir ses yeux et son esprit à travers un éventail de notions et de thématiques dont il n’avait auparavant pas vraiment connaissance – et surtout pas conscience. On le devine : il y a dans cette vivante série d’exposés et de questions-réponses avec le public un peu de la méthode philosophique inspirée des dialogues socratiques, ce qui rend la lecture de cet essai particulièrement fluide et facile.
C’est donc une série de dix leçons – dont la toute dernière sera, comme il se doit et non sans humour, donnée par une intelligence artificielle – que sont abordés notre cerveau, notre mémoire, leur mode de fonctionnement, et la manière dont l’on peut améliorer, ou au contraire dégrader, ces formidables outils. “Les mécanismes de la mise en mémoire”, “Les facteurs influençant la mise en mémoire”, “Les saisons du cerveau”, “Les effets du smartphone sur la mémoire”, “Mémoire et personnalité”, “Le cerveau, une machine comme une autre ?”, “Un grand renoncement ?”, “À leur image ? Un avenir pour l’humanité”, “L’intelligence artificielle est-elle l’avenir de l’homme ?” et enfin “L’erreur de Platon” dressent donc un vaste panorama des connaissances sur le sujet. Des connaissances de base, destinées au grand public, facilement accessibles pour le non-scientifique, parfois soutenues par des références en bas de pages, mais toujours clairement expliquées, servies par un vocabulaire simple et marquées ici et là par une pointe d’humour.
« Soyons clairs : si nous avons délégué toute notre mémoire à l’outil digital, celle-ci ne sera bientôt plus qu’un souvenir. »
Le lecteur apprendra donc les bases anatomiques du fonctionnement du cerveau – dont la connaissance a été initialement permise par des traumatismes localisés accompagnés de déficits spécifiques – et surtout celles de la mémoire, l’étonnante plasticité du cerveau lorsqu’il est stimulé par des tâches mais aussi sa tendance à régresser lorsqu’il n’est pas mobilisé (le seul organe, disait-on autrefois, qui s’use lorsque l’on ne s’en sert pas), les mécanismes plus fins de la mémorisation, l’histoire naturelle du cerveau aux différents âges de la vie, les ravages de l’inactivité – mais aussi de la fausse activité numérique perpétuelle – sur nos capacités mémorielles, la manière dont l’usage abusif du smartphone modifie non seulement nos vies mais aussi notre personnalité, les réseaux prétendument sociaux grevant l’une après l’autre les aptitudes sociales des adolescents et adultes et les poussant à développer anxiété, mal-être et troubles du sommeil, sans même parler d’effets plus néfastes encore sur les plus petits, avec troubles de neuro-développement irréversibles à la clef. Au passage, les auteurs démontent le mythe du cerveau multitâches et s’intéressent avec l’irruption de l’intelligence artificielle, à la grande peur des machines et des avancées scientifiques. De la science, donc, mais les auteurs s’appuient avant tout sur ce qui importe, à savoir l’humain, et n’hésitent pas à convoquer dans leur discours nombre d’auteurs, Proust, De Quincey, Baudelaire, Hugo, Audiberti, Giraudoux et bien d’autres, des noms qui, fort malheureusement, ne diront strictement rien aux usagers chroniques de smartphones. Mais ces usagers compulsifs pourront regarder qui ils sont sur leur prothèse mémorielle – et l’oublieront aussitôt.
« Le danger ne vient pas de l’IA qui risque de nous supplanter après nous avoir suppléé. Poussé par le besoin et la flemme, c’est l’homme lui-même qui va laisser la place à l’IA, secteur par secteur, lui abandonnant ainsi progressivement des pans entiers de ses activités, et lui laissant ainsi la libre disposition de ce qui ne sera même plus un champ de bataille. »
Les auteurs ont eu la bonne idée d’utiliser comme image celle de l’ascidie, un animal marin qui, après la première phase de son existence, se débarrasse littéralement, par auto-amputation, de son cerveau une fois qu’il n’en a plus besoin, lorsqu’il s’est fixé à son rocher. L’analogie n’est pas particulièrement nouvelle – dans certains milieux du monde du travail, elle est utilisée pour désigner ceux qui, une fois leurs études achevées, passent leur vie professionnelle à se cramponner à leur poste sans jamais y mettre en œuvre la moindre compétence – mais elle est néanmoins bienvenue, et fait une image particulièrement parlante de ce qui est en train de se passer. La différence est que nous ne nous débarrassons pas de notre cerveau d’un seul tenant, mais tranche par tranche, ou plus exactement fonction après fonction, à mesure que les outils nous en offrent la possibilité. On pourrait mentionner par exemple l’essor il y a quelques décennies des calculettes, qui, en quelques années, ont réduit à néant les aptitudes au calcul mental des commerçants. Les auteurs mentionnent les appareils de géolocalisation, avec l’apparition des chauffeurs de taxis qui ne connaissent ni les plans ni les trajets de villes dans lesquelles ils travaillent. L’essor des machines parlantes et des intelligences artificielles vont faire encore bien des dégâts. Ces progrès risquent s’inscrire dans une longue histoire des mésusages à une époque où l’on risque d’oublier rapidement, par exemple, que la télévision initialement vue comme une fenêtre ouverte sur le monde, s’est transformée pour beaucoup en machine d’abrutissement à plein temps.
« Ce qui était accueilli comme des gadgets a triomphé en se coulant dans la loi du moindre effort, qui le dispute à la gravitation universelle. »
Si ce « Cerveau sans mémoire » est à plus d’un titre édifiant, la rigueur n’est pas toujours au premier plan et l’on peut trouver ici et là quelques erreurs ou approximations. On s’étonne de voir un président d’honneur de l’Institut pour la recherche sur la moelle épinière et l’encéphale utiliser le terme d’autiste de haut niveau, formule incorrecte et trompeuse que les cliniciens proscrivent en règle dans la mesure où elle ne fait que véhiculer des clichés peu en phase avec la réalité, et même nuisible dans la mesure où elle berce patients, familles et entourage de tragiques illusions. On s’étonne également de voir attribuer à Curt Siodmak, à juste titre mentionné comme auteur de « La mémoire du mort », la paternité de la série de nouvelles composant « Demain les chiens » qui – il n’est pas besoin d’être un grand lecteur de science-fiction pour le savoir – est due à la plume de Clifford D. Simak. Autre référence doublement approximative « Philipp K. Dick : Do Androïds Dream of Electric Ships » (sic !!) : il s’agit bien sûr de Philip K. Dick, avec un seul « p » ; quant au titre, il donne l’impression que nos deux auteurs ont oublié leurs bases d’anglais ou n’ont pas lu ce roman, puisqu’il n’est jamais question de bateaux (ships) électriques, mais de moutons (sheeps) électriques ! Mais peu importent de tels détails, qui, s’ils peuvent jeter quelque doute dans l’esprit du lecteur sur le sérieux de l’ensemble – on regrette que certaines affirmations majeures ne soit pas étayées par des références bibliographiques – ne pèsent rien au regard du propos global de l’ouvrage : il ne s’agit pas ici de faire œuvre universitaire mais de convaincre le grand public des dangers auxquels il s’expose.
« Il faut considérer deux choses : la première, qu’il faut absolument garder à l’esprit, c’est que ce n’est pas la machine qui dominera l’homme, c’est l’homme qui par facilité, désir de confort, paresse, se laissera dominer. La deuxième, déjà exprimée, derrière toute machine il y a un concepteur, c’est lui qui sera le maître. »
Une belle et juste idée des auteurs est d’avoir choisi comme protagoniste principal – le jeune homme handicapé – un malchanceux qui, si ce n’est jamais dit formellement, ne souffre d’un handicap physique, suite à un grave traumatisme, que parce qu’il n’a pas été capable de comprendre une évidence : lorsque l’on conduit un véhicule, et plus encore un deux-roues sur lequel on est particulièrement vulnérable, on ne se prive pas d’un sens indispensable à cette activité, l’audition, en se collant des écouteurs sur les oreilles. Ledit jeune homme a déjà été plus que sévèrement victime de la quincaillerie électronique et ne semble pas même l’avoir compris. Choisir un tel personnage relève à l’évidence d’une démarche particulièrement volontaire et tout autant optimiste : rien n’est jamais perdu, avec de l’aide on peut toujours se mettre à réfléchir un jour, et comprendre enfin les véritables enjeux de la révolution que nous sommes pour certains en train de vivre, pour d’autres de simplement subir.
Partageons donc l’optimisme louable de ces auteurs qui, à quatre mains, ont construit un essai propre à faire œuvre de salubrité publique. Incitons les enseignants de collège et de lycée à mettre cet essai à la fois convaincant et facile d’accès à leur programme et à le faire étudier aux élèves de leurs classes. Achetons-en chacun plusieurs exemplaires et offrons-les autour de nous à ceux – un peu plus rares chaque jour – qui sont encore capables de lire et surtout de comprendre ce qu’ils lisent. Si ce « Cerveau sans mémoire » peut sauver quelques neurones, ou tout au moins pousser leurs propriétaires à les maintenir fonctionnels au lieu de les mettre de leur plein gré en inactivité définitive, nous aurons fait une bonne et utile action. Sauver un cerveau humain pour moins de vingt euros, vu le coût de la vie, c’est un formidable cadeau.

Titre : Le cerveau sans mémoire, un tsunami nommé smartphone
Auteur : Thierry Derez et Marc Tadié
Couverture : Axelle Hardy
Éditeur : Le Cherche-Midi
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 237
Format (en cm) : 14 x 21
Dépôt légal : juin 2025
ISBN : 9782749183473
Prix : 19,80 €
Les éditions Le Cherche-midi sur la Yozone :
« Dead Mountain, les morts mystérieuses de l’Oural » par Donnie Eichar
« Le Miracle de Théophile » par Jérémie Delsart
« Apprendre à se noyer » de Jérémy Robert Johnson
Sociologie et géants de la tech sur la Yozone :
« La Vie Spectrale » par Eric Sadin