La couverture du nouveau roman d’Allison Saft convoque une ambiance gothique et romantique à souhait. De fait, si on est dans un univers de fantasy somme toute classique, et une quête qui va faire voyager notre groupe d’un bout à l’autre du pays, ce qui va surtout nous préoccuper, ce sont les relations de Lorelei avec tous les autres.
Car, à peine partis, Ziegler est assassinée. Lorelei est effondrée, mais comprend surtout que toute cette affaire est politique : l’héritier.e des terres sur lesquelles on trouvera la source de magie est assuré.e de devenir consort/reine (oui vous l’avez compris, c’est assez fluide et ouvert comme proposition), et autant certains sont sur les rangs, autant d’autres préféreraient voir la quête échouer, voire le royaume se morceler pou revenir aux provinces autonomes du temps de leurs parents.
Lorelei endosse donc le rôle d’enquêtrice sur le meurtre de sa mentoresse en plus de celui de cheffe d’expédition. Et même si cela lui coûte, elle ne peut avoir confiance qu’en Sylvia, dont elle est quasi certaine de l’innocence.
Comme écrit en introduction, la quête va les mener d’une province à l’autre, à la découverte des peuples qui y vivent. L’occasion de tester la popularité de chacun.e des princes.ses ou du roi, et d’autant plus d’indices, à mesure que ses amis se révèlent sous un nouveau jour sur leurs terres d’origine, pour Lorelei, qui piétine, il faut le dire, et échafaude hypothèses un peu au hasard jusqu’à ce que les événements (ou les tentatives d’assassinat) lui donnent tort. L’ambiance de l’expédition est pesante,un ultimatum royal vient rajouter une pression supplémentaire, une contrainte magique une de plus. Lorelei ne sait plus qui croire, elle espère juste sauver sa peau.
C’est pas désagréable à lire, loin de là, même si je dois avouer m’être parfois un peu perdu entre les personnages, leurs provinces, leur physique, leurs liens d’amitié. D’autant que certains jouent parfois un double jeu ou plutôt, car ce sont tous des jeunes adultes, ils se brouillent, se réconcilient, font semblant. Et même si on est en narration externe, on n’a souvent que le sentiment de Lorelei ou ses connaissances à disposition pour trier le vrai du faux. Sylvia et Lorelei sont des repères plus sûrs, même si la première va gagner en profondeur quand la seconde acceptera de lui parler et pas juste de la battre froid tant elle incarne tout ce qu’elle n’est pas.
Vous l’avez sans doute deviné, car cela se sent dès leur première rencontre, c’est un rivals to lovers. Après moult disputes et bouderies, vous aurez droit à votre grande scène de première fois après avoir échappé à la mort (ou juste avant, je ne sais plus).
Autre point qui se devine à cent lieues, les origines de Lorelei : elle est yevane. Donc une basse-caste, ça c’est dit. On apprend aussi que son frère a été tué une nuit par des jeunes nobles en maraude dans leur quartier, nommé le ghetto... Bon pour les durs de la feuille, elle évoque même à un moment, dans le folklore yevan, le Golem. Oui, l’autrice s’est très très fortement inspiré des communautés juives et des progroms en Europe. Il est dommage que cela ne soit pas un tout petit peu plus subtil (comme ce que fait très bien Guy Gavriel Kay en changeant l’Histoire en fantasy, par exemple, avec « Tigane » ou « Les Lions d’al-Rassan » sur l’Italie et l’Espagne au XVe siècle). Tout cela pour finir de camper un personnage issu de la communauté la plus décriée, une jeune femme qui a dû faire ses preuves, surpasser tous le monde, et qui malgré tout ne sera jamais jugée à sa place par une noblesse qui ne verra jamais que ses origines. Sauf bien sûr l’élue de son cœur, bien plus tolérante et respectueuse de tous. Sylvia, toute fine, toute éthérée, toute douce, qui aime les animaux, les monstres, les chimères et les fleurs, peut être passablement agaçante, du moins c’est ainsi que nous la voyons par les yeux de Lorelei. Défauts qui vont se changer en qualités, bien sûr.
La résolution du meurtre apporte quelques surprises (surtout après tant d’hypothèses erronées) ainsi qu’un emballement plus explosif tandis qu’on approche de la fin, et la conclusion s’avère satisfaisante tant au niveau politique que sentimental.
Ce qui m’a un peu chagriné, c’est que Lorelei est censée être une folkloriste émérite, engagée pour cela dans cette expédition. L’autrice use peu, ou mal, de cet élément. Soit son héroïne évoque, voire lit des contes pour y trouver des éléments de réponse sur leur quête, et c’est rare et trop tard (elle devrait les connaître, les avoir étudiés au préalable) soit elle en découvre en route, ce qui donne une image peu reluisante de la qualité de ses études. Et même, le tout cumulé ne fait pas grand-chose. Cela vaut pour les spécialités de la plupart des membres du groupe (à deux exceptions près), totalement sous-employées par l’intrigue ou son déroulement. Et c’est quand même dommage, car cela donne une impression d’aventure totalement impréparée, au lieu de l’expédition scientifique qui sert de déclencheur initial.
Bragelonne a produit un très bel objet, couverture reliée et jaspage magnifique, et quoi que j’en dise, malgré les faiblesses et le fouillis, ce n’était pas désagréable à lire.
Titre : À l’Ombre des Eaux Troubles (a dark and drowning tide, 2024)
Autrice : Allison Saft
Traduction de l’anglais (USA) : Alix Dewez
Couverture : Audrey Benjaminsen
Illustrations des pages de garde : Mathilde Marlot
Jaspage : Fabrice Boriot, d’après source Shuttershock
Éditeur : Bragelonne
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 380
Format (en cm) : 25 x 15,5 x 4
Dépôt légal : février 2025
ISBN : 9791028139599
Prix : 26 €