C’était le chaos à la fin des « Titans du Ciel ». Cela ne commence guère mieux ici : le Dessous déploie de nouveaux monstres, les tortauns, tortues géantes crachant des lasers et capables de se camoufler... Malgré un mystérieux don de prescience de Bryce, Conrad perd l’escadrille dont il avait le commandement et se fait sèchement rappeler à Venator par son oncle le roi. Celui-ci, toujours par la violence, entend se faire obéir de tous et notamment de son neveu. Conrad désespère également de se rapprocher d’Ella, sa petite sœur enfin retrouvée, qu’Ulrich a modelé son image, sans pitié.
Enfin, le roi exige que son héritier se sépare de Bryce, espionne repentie du Dessous. Conrad ne lui a toujours pas avoué ses sentiments (un peu flous) mais refuse, malgré les coups et les menaces.
Tandis que la flotte court après l’amiral Goerner, le chef de l’Ordre et traître infiltré d’en-Dessous, le gigantaun attaque une nouvelle fois. Malgré toutes les forces en présence, une nouvelle île majeure est détruite, ce qui ébranlera beaucoup de personnages. Ulrich envoie alors Conrad au-delà de Bordeciel, une barrière de nuages infranchissables, à la recherche d’une arme mythique conçue par la Guilde de l’Arsenal, éradiquée des générations plus tôt après une guerre fratricide. Guidés par un Explorateur, l’escadrille de Conrad trouvera là-bas de nouveaux monstres à affronter, comme un kraken géant court d’acier pour garder la "porte".
Bon, n’y allons pas par 4 chemins : si notre seuil d’incrédulité a été mis à rude épreuve dans le premier tome, on pousse ici le curseur un peu plus loin. Si l’auteur fait quelques efforts pour expliquer la présence des Lantiens (les gens d’en-Dessous) dans la société des Îles, y compris aux plus hauts échelons (on parle d’un plan de sabotage sur 2 générations, quand même), il y a peu de choses qui tiennent debout. Le coup du mur de nuage acide... dont je n’ai toujours pas compris ce qu’il entoure : les îles ou juste l’archipel de l’Arsenal ? Bref, la physique comme la géographie sont malmenées une fois encore, et ce monde aérien paraît de plus en plus limité, et définitivement plat, comme une tranche un peu épaisse (à l’instar des jeux vidéos de combat spatial).
On retrouve ces scènes navrantes où l’auteur invente un obstacle pour justifier une difficulté supplémentaire (par exemple, sur l’île de l’arsenal envahie de monstres, la nécessité d’atterrir dans une clairière éloignée de l’objectif, nécessitant une dangereuse traversée de jungle) pour le faire disparaître quelques chapitres plus loin (poursuivis par des monstres, le groupe décimé est - incroyable ! - sauvé par les vaisseaux en vol stationnaire et des échelles de corde...). On est dans la pure tradition de grand spectacle hollywoodien, où le rythme débridé de l’action est censé occulter tout esprit logique.
Idem pour toutes les batailles aériennes. Je n’ai pas réussi à retrouver les dimensions des différents vaisseaux de la Chasse et de l’Ordre (souvent données en multiples du Gladian) mais c’est toujours incohérent avec celles des monstres, qui s’enroulent autour pour broyer les coques... le kraken géant a des tentacules tantôt gigantesques tantôt fins et souples... les serpents ont des dents de 10 pieds pour un corps de 300 de long... Je serai presque curieux d’une transposition à l’écran, qu’on rigole...
Plus largement, encore une fois la Méritocratie est mise à mal. L’attaque du gigantaun met en lumière l’absence de stratégie coordonnée (on se met tous dessus et on mitraille) au profit (sous-entendu) d’une sorte de miracle individuel ? Vu le nombre d’occurrences où ce système bloque le bon fonctionnement des choses, créant des rebondissements un peu artificiels, on s’interroge encore sur comment la société arrive à fonctionner.
Quelques pas sont fait dans une autre direction. Outre les valeurs inculquées à Conrad par sa mère, quelques personnages avouent des ambitions limitées (devenir chef cuisinier). Roderick, le canonnier et sidekick comique, partage ses inventions et améliorations avec d’autres, au lieu d’en garder le bénéfice et s’en prévaloir pour monter en grade. Cela sidère même Conrad. En même temps, Roderick est un tel génie, à perfectionner leur armement, qu’on a quelques doute sur les facultés mentales de ses collègues. Idem pour Keeton, qui booste le moteur du vaisseau de 300% (!)
On en découvre un peu plus sur le monde en Dessous grâce à Bryce, et l’image de société égalitaire s’effondre, oscillant du côté du communisme russe, avec une élite décideuse et des populations affamées par un effort de guerre trop exigeant. Là encore, on s’interroge sur la logique, sur la géographie...
Donc, une nouvelle fois, éteignons notre esprit crique pour nous laisser porter par l’action, et allons regarder du côté du point fort, les relations entre les personnages. Dans ce tome un peu plus épais que le précédent, c’est bien sûr du côté de Bryce et Ella qu’on regarde. L’espionne repentie partage beaucoup de choses avec Conrad, y compris des souvenirs d’enfance grâce à son symbiote, et si notre héros est un taiseux un peu chouineur, et que son oncle fait tout pour qu’il écarte Bryce de son entourage, ils finissent enfin par se rapprocher.
Avec Ella, c’est plus compliqué. Conrad désespère de lui enseigner les valeurs de leurs mère, réalise qu’elle est trop embrigadée par l’éducation d’Ulrich. En fait, il lui fait un peu de temps. La jeune fille avoue aussi qu’elle se sent captive, et qu’elle a peur d’Ulrich, capable de souffler le chaud puis le froid sans transition (c’est ce qui en fait un échant terrifiant). Fréquenter son frère, vivre des aventures avec lui, constater de visu les effets de l’amitié qui lie l’équipage la transforme lentement mais sûrement.
C’est de toute façon ce que martèle Conrad à son oncle : contre les principes de la Méritocratie, son équipage lui est fidèle par amitié. Et chacun se sent bien et à sa place.
C’est cette amitié qui est mise à mal quand Masse les abandonne après le traumatisme de la destruction de la 2e île. De fait, le passage dans lequel Conrad avoue ses sentiments à son ancien ennemi est presque plus sensuel que la scène du baiser avec Bryce. De fait, les deux jeunes adultes ont un parcours similaires, tous deux déchus de leur rang et ayant perdu leur famille.
Un point vaut d’être souligné : dans le contexte de guerre et de trahison, on ressent bien, martelé très fort, le "racisme patriotique" envers les Lantiens... même si on ne sait pas trop comment les gens les reconnaissent, la plupart étant infiltrés depuis des années, voire une génération. Je ne m’avancerai pas à y voir un parallèle avec la société américaine actuelle, mais sait-on jamais...
En conclusion, ce 2e tome est encore plus riche en grand spectacle, parfois au détriment des liens entre les personnages, qui évoluent lentement. Les développements politiques sont brutaux, à l’image de la société Méritocratique. Conrad, malgré sa position, son éducation et ses souhaits de changer les choses, ne saisit jamais la moindre occasion de le faire, préférant préserver ses amis à tout prix.
C’est donc du pur jeunesse américain, plein de bons sentiments que les personnages ont du mal à exprimer, et des héros mis à mal par les événements, forcés de choisir entre le monde et leurs amis... et qui choisissent toujours leurs amis malgré tous leurs beaux discours. On aura même une tentative de sacrifice héroïque de Conrad dans la bataille finale, son absence eut été surprenante.
Bref, c’est distrayant, avec quelques bonnes surprises, et beaucoup d’yeux levés au ciel. Qui sait, on y verra peut-être un gorgantaun ?
MAJ mars 2026 : la fin est du même tonneau, voire un cran au-dessus !
Titre : La Fosse aux Serpents (among serpents, 2025)
Série : Outrenoir (above the black), tome 2
Auteur : Marc J. Gregson
Traduction de l’américain (USA) : Ombeline Marchon et Jonathan Oriol
Couverture : Artem Chebokha
Éditeur : Lumen
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 690
Format (en cm) : 22,5 x 14 x 4,5
Dépôt légal : mars 2025
ISBN : 9782371024885
Prix : 18 €
OutreNoir
1 - Les titans du ciel
2 - La fosse aux serpents
3 - Le chant des déchus