
Dans les univers du récit noir, la vie de détective privé n’est pas de tout repos, et il faut être prêt à donner et à encaisser plus d’un coup. Se faire trancher une main, voilà qui est un peu fort. Pourtant, ce n’est qu’un début.
Car Kline est un dur. Un vrai. Après avoir cautérisé sa plaie sur une cuisinière, il a réussi à abattre son agresseur. Le fait divers, hélas, a attiré l’attention d’une bande d’illuminés adeptes des amputations qui, sans lui demander son avis, veulent faire de lui un de ses membres – si l’on ose dire – ou peut-être l’une de ses victimes, à moins que ce ne soit l’un de ses martyrs. Voilà Kline enlevé et embarqué malgré lui dans une enquête – ou une parodie d’enquête – à la fois délirante et impossible, au sein d’une confrérie de sulfureux psychopathes.
Evenson, on le sait, a été élevé parmi les mormons. Impossible, dès lors, de ne pas voir dans la mise en scène de ces mystiques de l’amputation et du démembrement des implications religieuses. Une mystique effroyable ou hilarante, au choix, mais un type de phénomène que l’on aurait sans doute tort de limiter à la religion. Car ces croyances absolues, complotistes ou non, en tout et n’importe quoi qui partout émergent, et autour desquelles, aussi délirantes soient-elles, viennent adhérer par un phénomène d’accrétion connu depuis des siècles (phénomène à présent accentué par les réseaux dits sociaux où tout un chacun peut venir s’amalgamer et tourner en boucle dans des microcosmes profondément délétères), des individus aux psychologies fragiles, aux tendances psychopathiques évidentes ou aux maladies psychiatriques avérées, sont en nombre et en variété telles que, pour celui qui s’y intéresse, l’émergence d’une « Confrérie des mutilés » n’a finalement rien de tout à fait invraisemblable. Et c’est cette absence d’invraisemblance, ce sentiment que le trait n’est peut-être pas tout à fait aussi forcé qu’il y paraît qui donne à cette « Confrérie des mutilés » tout son sel.
Si Brian Evenson renoue avec l’humour plus-que-macabre des contes noirs classiques ou du théâtre macabre – un humour joyeusement macabre ou épouvantablement macabre, selon l’humeur du lecteur qui pourra rire jaune plus d’une fois, mais aussi sentir plus d’une fois ses cheveux se dresser sur sa tête – il déroule son intrigue sur une tonalité froide qui fait mouche. Pour le protagoniste principal, pas d’états d’âme ni de questionnements métaphysiques : la priorité est de composer avec l’urgence du réel et de se tirer comme il le peut du guêpier. Brian Evenson évite avec soin des écueils du trash et du gore : si le récit est basé sur une lente surenchère, celle-ci ne s’accompagne pas de ces débordements d’hémoglobine auxquels d’autres, par facilité, auraient eu recours. La narration d’Evenson, pour ce récit clivant à tous les sens du terme, est marquée par un choix – rester factuel – qui lui donne un tonalité particulière, celle de cette « normalité déviante » que l’on voit chez les grands psychotiques. Ce constat froid de la psychose, cette horreur s’imposant en un cauchemar à la fois inexorable et lent ne sont pas sans faire penser à l’étonnant et doucereux « Scène de chasse en blanc » de Mats Wägeus, publié aux éditions le Serpent à plumes en 1986.
Initialement publiée en 2003, cette “Confrérie des mutilés”, novella d’un peu plus d’une centaine de pages, se suffit à elle-même. Était-il possible, ou même simplement nécessaire, d’aller plus loin ? De toute évidence, l’auteur s’est longuement posé la question, puisque ce n’est qu’en 2009 qu’il publie en langue originale “ Derniers jours”, sa suite directe, un texte sensiblement plus long (un peu moins de cent soixante pages). Brian Evenson remet donc le couvert (ou plus exactement le tranchoir) pour arriver à la dimension du roman avec cette seconde partie.
Voilà donc le lecteur – qui, déjà, sait qu’il ne regardera plus jamais le plan de travail de sa table de cuisine avec le même regard – convié à un second tour de manège. Pour Kline, même si cela semblait difficilement possible, les choses ne font qu’empirer. Il se croyait tiré d’affaire, mais le voilà à présent aux prises non seulement avec un flic sadique (disons, pour rester dans le religieux, aux méthodes pas tout à fait orthodoxes) et avec la confrérie des mutilés, mais aussi avec une branche déviante de cette confrérie elle-même déviante – un schisme, donc. Il fallait s’y attendre. Tout ce beau monde se dispute Kline pour en obtenir des aveux, des morceaux, ou ce qui en reste pour le crucifier dans la grande tradition.
On retrouve dans cette seconde partie la même tonalité froide et le même aspect un peu kafkaïen : le monde est une énigme, le dessein est connu de tous – soit en entier, soit partiellement – mais le protagoniste principal, lui, ne sait rien. Il est précipité dans ses histoires par le hasard ou par quelque prédestination secrète et ne semble pas avoir de réelle appétence pour le rôle que l’on veut lui faire jouer. Qu’il soit élu, outil ou victime, son rôle lui est imposé. Autour de lui, le monde est un labyrinthe obscur ou ceux qui prétendent voir la lumière et éclairer le chemin ne font guère qu’emmener les autres à leur perte.
Si elle n’a pas la pureté linéaire de l’œuvre inaugurale, cette seconde partie continue dans le même droit chemin. Plus complexe, elle en conserve la teinte de cauchemar, la marque de ces gourous dont la folie contagieuse attire immanquablement disciples et zélotes. On y meurt beaucoup, mais, là encore, là où d’autres en auraient fait des louches ou des baignoires, cela ne saigne pas plus que nécessaire. On meurt beaucoup, mais, comme au comptoir de la boucherie, tout est soigneusement pesé. Le récit est dégrossi comme à la hache, élagué comme au sécateur. Brian Evenson respecte à la lettre le principe du théologien Guillaume d’Ockham, appelé aussi rasoir d’Ockham : on tranche ce qui est inutile. Narré à l’emporte-pièce, le roman est donc sec, dense, dégraissé jusqu’à l’os.
Était-il nécessaire de greffer cette seconde partie ? Faudrait-il, au contraire, l’amputer ? Ce sera au lecteur de trancher. On n’oubliera sans doute pas de sitôt cette œuvre inclassable qui a la froideur d’une lame de guillotine et la sécheresse d’un coup de massicot. On n’oubliera pas non plus ce détective dur à cuire (même s’il est ici plus question de découpe que de cuisson) perpétuellement sur le fil du rasoir, qui n’hésite pas à donner de sa personne et laisse un peu de lui à chacune de ses enquêtes – une tendance à se disperser au sens propre du terme. Simultanément à cette réédition en poche les éditions Rivages publient « Membre fantôme », toujours avec le personnage de Kline, qui, précise l’éditeur “renoue avec la logique absurde et cruelle de La Confrérie des mutilés et la pousse encore plus loin”. Voilà qui promet. Vous en reprendrez bien un morceau ?
Titre : La Confrérie des mutilés (The Brotherhood of mutilation, 2003)
Auteur : Brian Evenson
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Françoise Smith
Couverture : Jeffrey Alan Love
Éditeur : Rivages (édition originale : Le Cherche-Midi, 2008)
Collection : Rivages / Imaginaire
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 1137
Pages : 283
Format (en cm) :11 x 17
Dépôt légal : mai 2025
ISBN : 9782743667245
Prix : 9 €
Brian Evenson sur la Yozone :
« Comptine pour la dissolution du monde »