Les 360 pages de ce dernier volume, qui porte bien son titre français de « Destruction », sont violentes. La ville est envahie par les abbies. Ethan et les rebelles évacuent la population, rassemblée initialement pour la "Fête" (c’est-à-dire le lynchage) de Kate et Harold, vers la caverne dans la falaise, en passant par les réseaux souterrains. Dans la nuit noire, sans lumière, sans guère d’armes et suite au choc de la révélation, ce n’est pas facile, les pertes sont aussi nombreuses que violentes.
Dans la relative sécurité de la caverne, Burke monte une équipe pour aller affronter Pilcher. S’il peut compter sur Kate, et son passé d’agent spécial, les autres sont des civils. Retour en ville, trouver un véhicule, d’éventuels survivants, s’avère très dangereux. Blake Crouch nous retranscrit bien le malaise à traverser la ville parsemée de cadavres déchiquetés, mais parfois identifiables, avec la menace des abbies derrière chaque buisson, chaque angle de maison. Le paysage idyllique de Wayward Pines, coincée dans les années 50, devient le théâtre d’un jeu de massacre où chaque inattention peut s’avérer fatale. J’ai beaucoup aimé quand Ethan, après avoir récupéré les clés d’une voiture, réalise... qu’il ne sait pas de laquelle il s’agit dans la rue. C’est stressant, oppressant juste ce qu’il faut. L’inquiétude de Burke pour sa femme et son fils, des survivants pour les proches dont ils ont été séparés, les morts brutales et sanglantes... Cela se fait un peu au détriment du décor (on ne sait plus qu’il y a déjà de la neige dans les rues).
Tout va très vite dans ce tome, l’unité de temps ne dépasse pas les 48h. Le livre est donc assez difficile à lâcher, on enchaine les chapitres sans pouvoir s’arrêter puisque l’intrigue ne nous accorde pas encore de pause. Il n’a pas tenu 24h entre mes mains.
Je ne m’étends pas sur la caricaturalité du méchant, Pilcher, en fait l’exemple parfait de l’oligarque, millionnaire, prévisionniste incompris de la fin du XXe siècle. Un grand bébé qui préfère casser son jouet lorsqu’il est contrarié, contredit. Un peu comme les dirigeants et grands patrons américains actuels, en fait... Non, l’Homme ne changera jamais. Le discours que lui fait tenir l’auteur n’est pas forcément subtil, "le pouvoir corrompt", "si j’ai les pouvoirs de dieu je suis dieu", "je vous ai tout donné je demandais juste votre obéissance absolue en échange"... mais on ne peut plus vrai de la façon de penser de ces hommes dévorés par leur propre sentiment de puissance. Burke, pétri au contraire d’idéaux, s’en voudra un peu d’avoir imposé la vérité aux habitants, mais tous ses proches le remercieront néanmoins pour son éthique et sa probité. Message très américain là aussi, qui structure tout ce 3e tome : mourir libre ou vivre dans le mensonge.
En plus des abbies, Pam est de retour, et viendra menacer Theresa et Ben, juste pour faire souffrir le héros, dans une scène très télégénique, rappel là encore de ses inspirations, de son esthétique visuelle.
L’intervention à point nommé d’Adam résout le problème. Son retour pile au moment de la crise est une petite facilité littéraire, et la suite, avec le combat de coqs entre lui et Ethan pour Theresa, est traitée un peu vite. Tout comme ses arrangements avec la vérité, évacués rapidement. L’auteur se prive d’un riche matériel psychologique et émotionnel en quelques pages, au nom d’une certaine urgence : dans ce déferlement d’action post-apo, il ne restait visiblement pas assez de place (et de pages) pour un solide drame conjugal. Dommage : Adam rentré plus tôt, avant la crise, aurait pu offrir une proposition alternative entre Burke et Pilcher, avec des dilemmes sur la loyauté et les secrets des uns à propos des autres.
Au contraire, une fois la situation reprise en main, les pertes dénombrées et les morts enterrés, Crouch détourne l’attention de son personnage vers l’avenir incertain de la colonie. L’affaire est conclue en quelques pages, avec une jolie ellipse pour mieux savourer la dernière révélation dans l’épilogue. La trilogie trouve donc une conclusion assez satisfaisante même si le lecteur se dira qu’en un mois, Ethan Burke aura sacrément chamboulé le train-train de Wayward Pines.
De nombreux blancs demeureront (le secret autour de l’éducation scolaire des enfants, par exemple), mais dans l’ensemble et malgré des facilités, cet hommage assumé à « Twin Peaks » s’avère très prenant et se lit avec autant de de célérité que de délectation. Qu’il ait été porté à l’écran (je n’ai pas vu la série, donc je ne me prononcerais pas) paraît assez logique. Les trois tomes ont une tonalité, un sujet et un rythme différents, du mystère brumeux, un double jeu dangereux puis du survival, et l’ensemble offre une évolution qui se suit avec plaisir.
Titre : Destruction (the last town, 2012)
Série : Wayward Pines, tome 3/3
Auteur : Blake Crouch
Traduction de l’américain (USA) : Patrick Imbert
Couverture : Mathieu Persan / Valérie Renaud
Éditeur : Gallmeister
Collection : Totem
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 268
Pages : 360
Format (en cm) : 18 x 12 x 2
Dépôt légal : février 2024
ISBN : 9782404080222
Prix : 7,90 €
Wayward Pines
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