L’insistance de Marcus à avoir le double de ses clés, "pour lui déposer le cash", et l’obligation de passer la nuit dans son motel flambant neuf en face de la boîte lui mettent la puce à l’oreille. L’impression que son siège passager a été nettoyé, aussi. Enfin, deux autres locataires semblent avoir conclu le même deal : un plombier, et une femme en tailleur sévère. Mais ils ont interdiction de se parler.
Le lecteur connectera les informations plus vite que notre narrateur, tant les indices sont assez évidents et le stratagème cousu de fil blanc. C’est du niveau d’un film hollywoodien, un cran même en dessous de « La Faille » avec Hopkins et Gosling, puisqu’il n’y a pas cette épiphanie qui nous fait tilter quelques minutes avant la révélation. Franchement, un trafiquant qui prend vos clés, vous garde la nuit, change votre siège… ?
C’est ailleurs qu’on va trouver, dans ce court roman, de bonnes choses : du côté de la critique sociale.
D’abord, cette description désabusée d’un système judiciaire défaillant : les lois spécifiques de chaque état, une population fragile souvent à bout, des juges tout-puissants (dont l’avocat sait jouer), des tribunaux engorgés, des avocats débordés, des arrangements en tête-à-tête. Et cet aspect très politique du poste de procureur général. Justin comprend que son interlocuteur, dont il connaît les compétences limitées, est poussé par son père, le procureur en titre, à briguer sa succession, quand une banale affaire de cambriolage d’un magasin d’alcool devient son cheval de bataille pour pourfendre la déchéance morale du pays et brosser les flics dans le sens du poil. Tous les mauvais coups contre son client sont alors permis. Et Levison de nous présenter son héros en chevalier blanc à la triste mine, démuni et désavantagé mais ne s’avouant jamais vaincu.
Les rendez-vous à la boîte de strip-tease nous permettent d’en savoir un peu plus sur lui, tandis qu’il finit par s’ouvrir à une des filles, Devon. Ancien lanceur d’alerte, il a perdu son job précédent, bien payé, en balançant son employeur autour d’un scandale sanitaire. Chevalier blanc, écrivais-je, même si lui se présente de façon mollasse, honteux d’avoir trop attendu, d’avoir hésité. Il n’est qu’humain.
Ses quelques conseils avec les filles de la boîte donnent aussi à voir la précarité de ces femmes, qui gagnent plus en tortillant des fesses une heure que d’autres en une journée de labeur. Mais il y a cette sacro-sainte morale américaine qui les montre du doigt, leur mari, leurs voisins, ceux qui savent et les jugent, et ceux qui ne savent pas et ne doivent pas savoir. L’hypocrisie du système dans toute sa splendeur.
Comme Iain Levison est un bon auteur, dont de précédents romans dans la même veine de thriller sociétal ont été portés à l’écran (je ne les ai pas vus), tout se noue à la perfection. La narration à la première personne permet certaines œillères mais aussi une empathie plus forte avec l’avocat, qui nous abreuve de détails juridiques sans que ce soit assommant : on le voit développer, adapter ses stratégies. Tous les personnages sont liés, tout s’emboîte à la perfection, comme on l’attend d’une fiction, les rebondissements font partie d’un canevas exécuté de main de maître. L’auteur ne laisse qu’un peu de flou, juste pour l’inconfort de l’incertitude sur l’implication de chacun.
Plutôt qu’un petit thriller un peu léger, il faut donc lire ici une satire mordante du système américain, une histoire de petits arrangements et de combines pas jolies-jolies, dont seuls quelques personnages s’en sortiront pas trop salis. Et c’est ma foi fort agréable, ça se dévore tout seul, avec quelques surprises finales pour relever le tout.
Et ça ferait sans doute un sacré bon film, mi procès à la John Grisham mi « Layer Cake ».
Je pense que je lirai d’autres Levison sous peu.
Titre : Les Stripteaseuses ont toujours besoin de conseils juridiques
(the whistleblower, 2024 ?)
Auteur : Iain Levison
Traduction de l’anglais (USA) : Emmanuelle et Philippe Aronson
Couverture : D. Hoch
Éditeur : Liana Lévi
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 238
Format (en cm) : 21 x 14 x 1,8
Dépôt légal : août 2024
ISBN : 9791034909537
Prix : 22 €