« Promotion Funeste » s’achevait là-dessus, nous laissant dans le même état émotionnel que Galadriel : brisée autant qu’en colère. Mais nous ne faisions qu’attendre le tome suivant tandis qu’elle venait de tout perdre.
Réapparue dans la communauté de sa mère, elle se morfond, terrassée par la perte d’Orion, incapable de se relever, jusqu’à ce que Liesel débarque avec un problème à sa mesure : l’enclave de Londres a été attaquée par le mystérieux mage, une gueule-béante rôde, et il n’y a qu’elle qui soit assez puissante pour les sauver. El se reprend en main et profite de sa position de force pour négocier une ouverture de l’enclave aux mages non-affiliés. Sans être aussi stratège et carriériste que Liesel, elle entend mener à bien son projet de changer les choses, et elle doit pour cela rejoindre ses alliées en Amérique et commencer à construire des Enclaves Dorées.
A new York, elle rencontre la mère d’Orion, une pure malia, et certaines pièces se mettent en place, tandis que d’autres termineront le puzzle lorsqu’elles voleront au secours de l’enclave de Shanghaï : tout le monde des mages et des enclaves repose sur un horrible consensus, un pacte de sang, un système de dépendance et de soumission que je ne peux qualifier que de typiquement capitaliste, tandis que les enclaves dorées reposent sur une forme de solidarité beaucoup moins marchande et... sanglante. Tout l’enjeu dans ce dernier tome va être, pour El et ses amis, de forcer les enclaves à changer radicalement de conception, de statut. Mais El a un argument de poids : c’est sa proposition ou la mort, l’effondrement, la précarité pour tous, y compris les familles fondatrices qui se sont toujours crues à l’abri. Et surtout, El connaît leur secret, leur hypocrisie, et elle sait aussi qui provoque cette chute des Enclaves.
C’est simple : son arrière-grand-mère l’avait prophétisé.
Encore une fois, Naomi Novik s’est montrée très maligne et nous renvoie en pleine face à nos responsabilités : rien n’est sans conséquence, et les systèmes prédateurs, oppressifs sont voués à s’écrouler dès qu’un grain de sable met à mal leur mécanique. Et ce grain de sable peut être une jeune magicienne qui dit non, une génération qui refuse de vivre avec du sang sur les mains.
Mais ce n’est pas tout, vous vous en doutez. La mère d’Orion, qui reste une mère malgré ses choix de vie “discutables”, aiguille El vers la porte originelle qui permet d’entrer à la Scholomance (autrement que par le sort d’incorporation). Une opération de sauvetage s’organise en catastrophe, avec l’espoir de tirer Orion de là. Et ça marche. Et Orion est vivant. Mais il a décimé tous les malés, son pouvoir, pour lequel il a été conçu, faisant merveille. Mais il est totalement brisé, vidé de son humanité. Même la mère de Galadriel n’y peut rien. On assiste à un long chemin de guérison, comme ceux des vétérans de guerre, peut-être sans espoir, qui vient miner notre héroïne au moment où elle a besoin de toute sa force et de sa concentration. Elle puise alors dans sa colère, envers toutes les Enclaves qui appellent au secours, qui ne la voient que comme un outil...
Une nouvelle et dernière fois pour cette trilogie, c’est tragique et magnifique. L’écriture à la première personne nous fond dans une héroïne qui a vu tous ses espoirs, ses rêves à peine éclos, disparaître, lui être enlevés. Sa dépression initiale ne trouve une distraction que dans cette chasse aux malés où elle excelle, c’est sa malédiction, et dans sa colère. Les quinze jours, à peine, durant lesquels se déroulent « Les Enclaves Dorées », noient sa peine, ses peurs, dans la colère puis dans l’acceptation lorsque les révélations se mettent en place et qu’elle peut enfin faire la paix avec sa famille paternelle mais surtout avec elle-même.
L’autrice ne lui épargne cependant rien, jusqu’aux dernières pages, la bataille finale entre deux visions radicalement opposées du monde, et les sacrifices encore et toujours nécessaires pour emprunter la voie qu’elle a choisi, qu’elle estime juste. Peut-elle sacrifier un Orion qu’elle a tant lutté pour retrouver ? Là encore, Naomi Novik nous met devant ce dilemme classique de la littérature de l’Imaginaire (mais pas que), la cruauté du choix, les idéaux et les regrets, les espoirs et les remords.
En cette époque où la romantasy submerge nos rayons, avec ces thématiques sentimentales millénaires et une qualité très variable, la « Scholomance », qui mélange habilement émois de jeune fille, contexte aussi extraordinaire que meurtrier, avec une critique sociale et politique très forte, est clairement un ouvrage à mettre entre de nombreuses mains, comme toute l’œuvre de Naomi Novik.
Titre : Les Enclaves Dorées (the golden enclaves, 2022)
Série : Scholomance, tome 3/3 (lesson three of the scholomance)
Auteur : Naomi Novik
Traduction de l’américain (USA) : Benjamin Kuntzer
Couverture : studio J’ai Lu
Éditeur : J’ai Lu (édition originale : Pygmalion, 2023)
Collection : Imaginaire
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 14247
Pages : 442
Format (en cm) : 18 x 11 x 2,2
Dépôt légal : octobre 2024
ISBN : 9782290380574
Prix : 8,60 €
Scholomance :
Éducation Meurtrière
Promotion Funeste
Les Enclaves Dorées