Chargement...
YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire




Temps des sorcières (Le)
Alix E. Harrow
Hachette, le Rayon Imaginaire, traduit de l’anglais (États-Unis), fantastique, 624 pages, octobre 2022, 28€


Elles sont trois sœurs Eastwood. Quelque part en Amérique du Nord, elles ont été élevées par un père alcoolique et violent. Mais aussi par une grand-mère, Mama Mags, qui, côté sorcellerie, semblait en connaître un rayon. Les deux plus grande sœurs ont fui le père tyrannique : à New Salem, Agnès Amarante, tombée accidentellement enceinte, travaille dans une filature de coton, et Béatrice Belladone travaille en tant que bibliothécaire. Des années plus tard, la petite dernière, James Genièvre, s’enfuit à son tour. Et c’est à l’équinoxe 1893 que, mues par une étrange attraction, elles se retrouvent sans l’avoir voulu, apparemment par hasard, dans les rues de New Salem. Une rencontre électrique qui donne lieu à un phénomène mystérieux, incompréhensible, effrayant.

Mais le quotidien aussi est effrayant. Ce quotidien, c’est celui de la fin du dix-neuvième siècle, où les femmes n’ont pas encore le droit de vote et sont le plus souvent surexploitées. Un quotidien où l’on fait encore la chasse aux sorcières, présumées ou réelles. Réelles, parce que les sœurs Eastwood, et quelques autres femmes avec elles, ont bel et bien certains pouvoirs et certains savoirs qui ne demandent qu’à être développés et partagés. Toute l’astuce d’Alix E. Harrow est de fondre le combat pour la liberté des suffragettes et celui des sorcières en devenir. On le devine très vite : sur cette excellente idée, le roman fera d’amusants parallèles et décrira les luttes féminines sous un jour nouveau.

On le pressent, on le devine, on le découvrira : la chasse aux sorcières, c’est la chasse à la liberté, à l’émancipation, à la tolérance, mais aussi à la connaissance. Brûler de prétendues sorcières, c’est aussi brûler des livres : bûchers et autodafés, même combat. Belle idée de la part d’Alix E. Harrow que de comparer les voies de la sorcellerie aux voix des suffragettes, et de faire de la fameuse Tour Noire, un seuil magique réputé ouvrir vers la Voie d’Avalon, bien plus un passage figuré que réel : la fameuse porte est avant tout une gigantesque bibliothèque, dont les livres mènent plus loin que bien des topographies.

« Rien n’est perdu qu’on ne puisse retrouver. Des mots que Mags leur avait enseignés parmi une centaine d’autres chansons et comptines. Absurdes, stupides, parfaitement insensés dans la grande trame du temps. À moins qu’ils ne le soient pas. À moins que les comptines ne recèlent des vers et des voies, un pouvoir transmis en secret de mère en fille, comme les épées qu’on déguise en aiguilles à tricoter.  »

En cette année 1893 imaginée par Alix E. Harrow, la féminisation des références (Charlotte Perrault pour Charles Perrault, les Sœurs Grimm pour les Frères Grimm ) soutient l’idée d’un courant secret (auquel répondent les voies secrètes, comme le fameux Underground Railroad) de la littérature à travers laquelle, sous des formes anodines, les femmes se font depuis bien longtemps passer les secrets de la magie. Une magie qui – car l’autrice évite le piège du manichéisme – trouve dans le monde une contrepartie masculine, comme chez ce mystérieux monsieur Lee qui a soutenu les luttes ouvrières de Chicago avec des méthodes bien peu conventionnels, et qui, tout comme le directeur de la bibliothèque où travaille Bella, apporteront aux sœurs Eastwood des soutiens plus qu’appréciables. Tout comme la journaliste noire Cléo, du quartier New Babel, ou bien d’autres femmes de couleur auxquelles la magie n’est pas non plus tout à fait étrangère.

« Un familier n’est pas un sort ni un animal de compagnie. C’est la sorcellerie elle-même qui porte une peau d’animal. »

L’égalité des hommes et des femmes, la liberté, les autodafés, la censure, la haine de la connaissance, de l’intelligence, de la liberté : vaste programme et sévères difficultés à une époque puritaine et conservatrice où la lutte des classes ne fait que débuter et où les femmes sont encore loin d’avoir la considération nécessaire. La sorcellerie, qui apparaît aux uns comme un danger redoutable, est avant tout pour les femmes un moyen de défense et un moteur du progrès social. Mais la lutte sera longue et la magie n’est pas toujours uniquement du bon côté. De mauvaises, d’abominables surprises pointent bientôt le bout de leur nez, si ce n’est de leur queue fourchue. Et l’on sait à quel point le diable aime à se dissimuler sous les aspects de la bien-pensance la mieux affirmée.

« Sorcières de tous les pays, unissez-vous ! »

Des trahisons réelles ou imaginaires, des fuites et des dissimulations, des traques et des enlèvements, des combats, des complots, des sacrifices, des drames, des évasions. Au fil de cinq parties de longueur décroissante – « Les Folles sœurs », « Main dans la main », « Brûlées et liées », Ce qui est perdu », « Ce qui est retrouvé » – le récit emporte son lectorat sur les voix et les voies qui sont les chemins et les moyens de celles que l’on n’écoute pas, les voix de celles qui sont exclues des urnes, exclues du monde, et qui sont décidées à montrer qu’il faudra désormais compter avec elles.

« Je ne crois pas du tout qu’on brûlait des lignées de sorcières… Je crois qu’on brûlait la connaissance. Des livres, et les femmes qui les avaient écrits. Je pense… je pense qu’on nous a volé nos vers et nos voies, et que seule la volonté nous est restée. »

Comme le « Golden Age » de Fabrice Colin, publié simultanément dans la même collection, « Le temps des sorcières  » ne manquera pas, avec l’idyllle entre l’une des sœurs et la jeune Cléo, d’intéresser les amatrices de romance lesbienne. Après le racisme, le féminisme et l’homosexualité, l’auteur prend également soin d’ajouter, sur la dernière partie du roman, en chapitre trente-six, la thématique trans avec une personne qui n’est pas vraiment du sexe souhaité. Que ce dernier élément arrive de manière tout à fait artificielle importe peu : ce qui compte à l’évidence, bien plus que la recherche d’un équilibre romanesque, c’est de s’assurer que toutes les cases du politiquement correct ont été cochées les unes après les autres et que les lectrices et lecteurs, une fois le livre terminé, en seront pleinement conscients. Un peu trop conscients, hélas, pour celles et ceux qui savent encore faire la différence entre l’intrigue et le cliché et qui préfèrent la littérature au catéchisme contemporain. Il faudra donc passer sur la bien-pensance ostentatoire et sur ces éléments convenus pour apprécier un roman qui essaie souvent de n’en pas faire trop. Force est de reconnaître qu’Alix E. Harrow possède en la matière un vrai savoir-faire et qu’elle aurait parfaitement atteint son objectif si ce « Temps des sorcières » avait été moins long. Avec plus de six cents pages en petits caractères, c’est à dire cent-cinquante de plus que « Les Dix mille portes de January », qui était pourtant bien plus vaste et plus ambitieux, « Le Temps des sorcières  », concentré sur un lieu et sur un court intervalle de temps, ne parvient en effet pas toujours à éviter les longueurs, ni les redites.

« La foule s’écarte rapidement des femmes en blanc en poussant des hurlements stridents. Il y a une note étrange dans leurs cris, de la peur mais aussi de l’émerveillement. La sorcellerie est une petite chose honteuse, pratiquée dans les cuisines, les chambres à coucher et les pensions, plus ou moins secrète. Mais ici elle s’affiche en plein jour, faisant sortir des capes blanches de nulle part. Genièvre sent les choses changer autour d’elle, les frontières devenir perméables. Elle voit des yeux – de jeunes femmes surtout – où brille une fascination avide. Genièvre devine que ce sont celles qui veulent, qui désirent, qui se languissent ; celles qui s’insurgent contre les histoires qu’on leur a fait avaler et rêvent d’entendre de meilleures. »

S’il apparaît moins convainquant que « Les Dix mille portes de January », « Le Temps des sorcières », avec les limites signalées plus haut, reste une belle aventure. Des personnages attachants, singuliers, une magie qui sans cesse affleure et souvent se révèle, de fréquentes surprises, le tout servi par une écriture fluide et simple mais suffisamment riche et dense pour rendre crédibles bien des ambiances. Un récit de lutte et d’espoir, un récit riche en rebondissements et en retournements de situation, une profusion d’images qui se prêterait à une belle transposition cinématographique.


Titre : Le Temps des sorcières (The Once and Future Witches, 2020)
Auteur : Alix E. Harrow
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Thibaud Eliroff
Couverture : Pauline Orlieb
Éditeur : Hachette
Collection : Le Rayon Imaginaire
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 624
Format (en cm) : 15 x 23
Dépôt légal : octobre 2022
ISBN : 9782017164005
Prix : 28 €



Le Rayon Imaginaire sur la Yozone :

- « Les Dix mille portes de January » d’Alix E. Harrow
- « Golden Age » de Fabrice Colin
- « Destination Outreterres », par Robert Heinlein



Hilaire Alrune
29 décembre 2022


JPEG - 28.3 ko



Chargement...
WebAnalytics