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Métacortex
Maurice G. Dantec
Albin Michel, roman (France), science-fiction / techno-thriller, 807 pages, février 2010, 25€

Dans un futur proche et convaincant, deux flics canadiens s’intéressent à une série de crimes et de disparitions. Leur enquête les conduira au-delà de l’horreur, au-delà de la raison.



Maurice G. Dantec est un cas à part. Après un démarrage fulgurant dans le polar, associé ou non à des éléments d’anticipation (« La Sirène rouge », 1993, « Les Racines du Mal », 1995, « Villa Vortex », 2003), après une tentative intéressante, mais hétérogène, dans la science-fiction (« Babylon Babies », 1999), après un essai passionnant (« Le Théâtre des opérations T1 : journal métaphysique et polémique », 2000), l’auteur, que l’on croyait en train de gagner une orbite stratosphérique, explose en plein vol et s’abat en flammes. Le volume trois de son “Théâtre des Opérations” (« American Black Box », 2007) est considéré par beaucoup comme un naufrage intellectuel, « Cosmos incorporated » (2005), « Grande Jonction » (2006) et « Artefact » (2007) perdent en densité et peinent à convaincre, et son dernier opus en date, « Comme le fantôme d’un jazzman dans la station mir en déroute » (2009) peut-être considéré, au mieux, comme simplement anecdotique.

C’est dans ce contexte particulier que l’auteur effectue un retour aux sources en mettant en scène, dans un futur à la fois très proche et très vraisemblable, deux policiers de Montréal enquêtant sur le meurtre d’un collègue, et, de fil en aiguille, sur une série de disparitions et d’assassinats commis par des équipes aux modus operandi différents, mais que tous deux devinent liés par des affinités secrètes. Contrairement au choix effectué pour « Les Racines du Mal » et pour « Villa Vortex », dont l’entrée se faisait dans le monde contemporain, Dantec délaisse le présent pour inscrire d’emblée son intrigue dans un univers où la technologie est plus prégnante, les réseaux plus développés. Une structuration qui, paradoxalement, prend place dans un monde en déréliction : à l’échelon continental, et même mondial, les sociétés lentement se dissolvent, l’ordre s’effrite, les catastrophes climatiques précipitent le chaos.

Verlande, surnommé “le Français”, n’est pas tout à fait seul. Outre son comparse Voronine, surnommé “le Russe”, il est accompagné en permanence par l’ombre de son père. Un père ancien nazi reconverti en agent au service d’Israël, un père qui, bien avant l’âge de vingt ans, a exploré les confins de l’horreur, et dont l’ombre lucide et sagace plane non seulement aux côtés du policier, mais aussi sur la totalité du récit. Un père qui, comme certains personnages de « Villa Vortex », n’est pas tout à fait vivant ni tout à fait mort, ambiguïté irréductible de la trame temporelle et signe fondamental de la puissance de l’Histoire, qui sera également l’un des nombreux ressorts de « Metacortex ».

Chassé-croisé entre le passé et l’absence d’avenir, va-et-vient entre la cité future et les souterrains du ghetto de Varsovie, allers-retours entre les grands espaces canadiens hantés par le mal et les immenses étendues glacées à travers lesquelles le Troisième Reich subit une débâcle à n’en plus finir, « Metacortex » tisse à travers les destins des bourreaux et de leurs victimes une relation étroite entre passé et avenir. Dans cette apocalypse lente à la James G. Ballard, résultant de la dégradation climatique et de la déstructuration des sociétés, « Métacortex » dessine les effets larvés, souterrains, persistants, déstructurants et destructeurs, de la Seconde Guerre mondiale et de ses atrocités. Une catastrophe mondiale irréversible, qui a mis en branle une série de mécanismes au long cours, une catastrophe dont les répliques, à force d’ébranler le monde, le fissurent suffisamment pour que s’y enracinent, entre autres gangrènes, la tentation du chaos et la banalisation du mal.

Car dans « Métacortex », le plus grand danger qui menace le monde n’est peut-être pas celui des amateurs du mal et de ses raffinements, qui ne font que sceller des destins individuels, mais celui de “ces hommes en uniforme qui avaient pour tâche d’agencer le chaos en quelque chose de plus dangereux encore”. Ce que vont découvrir Verlande et Voronine n’est pas seulement un groupe organisé de pervers monstrueux, mais, aussi, comme en écho à leur histoire familiale, quelque chose de bien pire encore.

Si l’enquête fait se succéder les découvertes macabres, les victimes s’effacent au profit de la quête du plan, du schéma, de l’obsession des investigateurs pour le topos. “Tout crime est un territoire”, écrit Dantec,“ il est un évènement planté au cœur du monde. Il y dessine une topologie spécifique, il est un lieu.” Cette focalisation sur le topos, elle aussi ballardienne, n’est pas sans précédents : obsession de l’enquêteur ou du criminel pour le lieu symbolique du débarquement dans « Les Racines du Mal », nœud autoroutier dans « Cosmos Incorporated », pièce du crime dans « Villa Vortex ». Mais cette focalisation prend ici une dimension nouvelle. Elle n’est pas seulement une étape intellectuelle de l’enquête, elle ne se résume pas à la recherche, à travers l’étude des espaces et de leurs représentations, de schémas à la fois intuitifs et révélateurs. Elle s’élargit ici, en toile de fond, à la compréhension du plan global, du réseau qui est à la fois le labyrinthe informatique du monde en devenir et la structure neuronale de ce en quoi Verlande se transforme.

Car Verlande, peu à peu, semble passer dans un autre plan. Au contact d’artefacts informatiques dont l’existence physique échappe aux machines, qui non seulement ont du mal à percevoir leur structure mais aussi échouent - topos encore - à les localiser, le policier, non content d’avoir comme ses confrères des perceptions augmentées par les technologies usuelles, semble être en proie à un processus de gradation hypercognitive, une forme nouvelle d’intelligence et d’intuition. L’entité commune de ces deux artefacts à la limite du compréhensible, arrivés entre les mains des deux policiers au terme de péripéties qui peuvent sembler artificielles, apparaît donc comme un Deus ex machina, mais aussi, pourrait-on écrire, comme une Machina ex Deo destinée à mettre en branle les neurones de l’enquêteur – à révéler la structure narrative et la structure effective, en un mot à révéler le Plan.

Car, dans ce récit de plus de huit cents pages, la forme narrative ne saurait être anecdotique ou même secondaire. À la répétition de l’Histoire, à la répétition des crimes, à la répétition des découvertes des enquêteurs répond la répétition d’un texte qui n’est pas avare de reprises. Le style basé sur les redites incantatoires, prophétiques, annonciatrices, arrive ici à son sommet. Un exercice par principe périlleux, car, sous peine de décevoir, les révélations doivent être à la hauteur de l’attente née des prédictions répétées.

Au total, « Métacortex » est une bonne surprise. Ce retour au sources permet à Maurice G. Dantec de retrouver la densité d’écriture et la profondeur qui faisaient défaut à ses dernières œuvres. Si « Metacortex » n’est pas absolument bluffant, c’est parce qu’en reprenant la thématique essentielle des « Racines du mal », et en la poussant à un plus haut degré d’organisation dans une contexte de politique-fiction planétaire, ce roman – du moins pour qui connaît l’œuvre de l’auteur - parvient plus à captiver qu’à surprendre. Malgré cette réserve, « Métacortex », de par la multiplicité des thèmes abordés, de par ses aspects visionnaires, de par son ambition assumée, se positionne indiscutablement dans une catégorie à part, résolument au-dessus de tout ce qui se fait dans le polar ou le thriller.


Titre : Métacortex (roman, 2010)
Auteur : Maurice G. Dantec
Couverture : Tabino Liberatore
Quatrième de couverture : photo de l’auteur par Nicolas Reitzaum
Éditeur : Albin Michel
Site internet : page roman (site éditeur)
Pages : 807
Format (en cm) : 14,5 x 22,5 x 4,5
Dépôt légal : février 2010
ISBN : 978-2226195692
Prix : 25 €



Hilaire Alrune
16 octobre 2010


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