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YOZONE
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À la Pointe de l’Épée
Ellen Kushner
Gallimard, Folio SF, n° 366, traduit de l’anglais (États-Unis), fantasy, 409 pages, février 2010, 7,70€

Ellen Kushner suscite un intense débat sur la Yozone et les écrits de la Dame interrogent notre rédaction : fantasy talentueuse et originale servie par un style au-dessus de la moyenne ou roman d’aventure plus ou moins agréable, tout juste pimenté de quelques ingrédients venus d’ailleurs ?

Nous vous présentons donc une double analyse de cette édition Folio SF où chacun aura longuement travaillé son argumentaire, dépassant (et de loin) le traditionnel « J’aime-J’aime pas » pour vous offrir un vrai texte critique tel que nous les aimons en Zone Yo.



L’avis d’Hilaire Alrune

Fort élégamment sous-titré « Un mélodrame d’honneur », « À la Pointe de l’Épée » laisse augurer combats singuliers, honneurs lavés dans le sang, personnages flamboyants et entiers, dignités indéfectibles. Il n’en est rien. Dans le monde décrit par Ellen Kushner, la loi permet aux nobles de s’entretuer par duellistes interposés. Seule façon pour un noble défié de s’y soustraire : opposer à l’assassin professionnel son propre bretteur, si toutefois il en a le temps. Point donc de duellistes de grande classe, mais de vulgaires spadassins, tueurs à gages sans âme ni noblesse. Quant à l’honneur, il est le grand absent de ce roman dans lequel il n’est guère question que d’assassinats, convoitises, tromperies, bassesses, compromissions, félonies, et perfidies en tout genre.

Cette règle prétendument d’honneur aurait pu donner naissance à un roman intéressant, mais la maladresse avec laquelle elle est développée par l’auteur le rend bien peu crédible. En effet, il est évident que dans une telle comédie de l’ambition, et compte tenu des motifs particulièrement futiles pour lesquels ces nobles en viennent à chercher à se débarrasser les uns les autres - par exemple simple rebuffade pour l’un des protagonistes - ceux-ci ne seraient pas longs, dans un tel contexte, à s’exterminer mutuellement. Une noblesse régentée par de telles règles, non assorties de limites draconiennes, ne serait aucunement viable. Et même le plus stupide, le plus désinvolte et le plus imprévoyant d’entre eux ne vivrait jamais autrement qu’entouré de plusieurs bretteurs prêts à relever le gant, ce qui n’apparaît aucunement dans ce récit, lacune apparaissant non seulement comme une incohérence mais aussi comme une faiblesse de construction majeure de l’intrigue.

Cette règle de l’assassinat légal apparaît, par ailleurs, comme le seul élément à relever de la création imaginaire. En effet, si l’ouvrage est présenté sous l’étiquette de “fantasy”, il n’en offre aucune des caractéristiques. Absolument rien de fabuleux, de fantaisiste, d’irrationnel, de fantastique, de surnaturel. Une dyschronie ? Le roman ne contient pas assez d’éléments pour le dire. Bien plutôt un thriller politique situé dans un passé très légèrement alternatif, dont la seule différence avec le passé historique semble être cette peu reluisante coutume. Le seul point commun avec la fantasy pourrait être la présence d’épées – une assimilation bien superficielle qui ferait basculer Alexandre Dumas, Walter Scott et tout autre romancier historique dans ce domaine.

La toile de fond de ce roman apparaît en effet beaucoup trop limitée pour pouvoir affirmer que l’auteur a créé un monde différent. L’action se déroule dans une ville jamais décrite, nommée une seule fois (Ariston : on espère que la romancière est allée chercher son inspiration chez les philosophes de l’Antiquité plutôt que chez les fabricants contemporains d’électroménager), et dont tout ce que l’on sait est qu’elle est située à proximité d’un fleuve, composée d’une partie haute où vivent les nobles, d’une partie basse – les Bords-d’eaux – où vivent les gueux. Un décor extraordinairement mince pour un roman de plus de quatre cents pages. Quant au reste du monde, on parle d’une campagne quand il en est besoin, d’une région nommée le Chartil où vivent les tisserands, et d’un pays, l’Arkenvelt, qui fait fort opportunément son apparition quand on décide d’envoyer un citoyen en exil. C’est décidément fort maigre.

Sur le plan historique, c’est également le néant. La romancière, sans doute pour faire l’économie de toute recherche documentaire et ne pas prêter le flanc à la critique, esquive autant l’histoire que la géographie. Si, sur ce dernier point, les noms des protagonistes, aux consonances majoritairement françaises ou anglo-saxonnes (Saint-Vière, Basil Halliday, Michael Godwin, etc.) et l’apparition d’un flacon de bourgogne évoquent sans ambiguïté l’Europe, on est plus en peine de dater ce passé alternatif. Compte tenu de quelques indices (pratique de la dégustation du chocolat et de café), on se positionne au plus tôt dans la seconde moitié du dix-septième siècle, un autre passé dans lequel, peut-être, les mousquets n’auraient pas encore été inventés, puisqu’il n’est nulle part fait mention d’armes à feu. Mais il n’est pas fait mention de grand-chose hormis des épées, un théâtre, des carrosses, quelques bijoux et vêtements – une bien grande pauvreté d’accessoiriste.

Si Ellen Kushner, outre un défaut constant d’érudition, fait également l’économie de descriptions au profit de dialogues, on ne peut guère que le comprendre : il s’agit d’un procédé classique permettant d’écrire un grand nombre de pages sans perdre de temps, technique de base des auteurs de fantasy industrielle et de best-sellers écrits à la chaîne. Et ceci ne nous chagrinera guère dans la mesure où le vocabulaire de la romancière est clairement limité et où ses rares essais stylistiques sont l’occasion de formules, au mieux, malheureuses. Un exemple : “Inconfortablement empêtrée entre les tendons d’une harpe et d’une flûte et les bras anémiques d’un quatuor à cordes, une dramatique volée de cuivres leur assaillit les tympans” - avouons qu’il est difficile de faire pire. Quant aux descriptions de combats, qu’il est légitime d’attendre compte tenu du titre, et qui devraient être des points clefs du roman, elles apparaissent à la fois bien ternes et bien peu nombreuses. Le premier duel est simplement évoqué, les suivants (dans un bouge et contre le maître Applethorpe) sont, au mieux, très moyens, quant au dernier, il est pratiquement esquivé. Pas de souffle épique, donc, loin s’en faut. On ne peut pas demander à une romancière américaine d’avoir lu Michel Zevaco, mais les auteurs historiques dont elle aurait pu s’inspirer ne manquent pas en langue anglo-saxonne – sans compter Robert Erwin Howard, qui n’a jamais été avare de combats sur toutes les périodes de l’Histoire. Ajoutons qu’il n’est pas bien difficile pour faire preuve d’un minimum de vocabulaire de trouver un traité technique d’escrime de la grande époque, ni d’aller soi-même passer quelques heures dans une salle d’armes.

Que reste-t-il au total de ces quatre cents pages ? Une banale intrigue politique dans une ville dont le système politique n’est lui-même guère décrit, et dont les rares détails n’apparaissent au fur et à mesure que pour justifier le déroulement du récit. Une comédie de l’ambition mettant en scène des personnages bien peu reluisants, parmi lesquels on serait bien en peine d’en trouver un seul qui soit digne de racheter les autres. On mentirait en écrivant que ce roman est d’un ennui indicible : sa segmentation en chapitres courts parvient de temps à autre à maintenir l’intérêt. Mais ce récit, en toute honnêteté, ne va pas bien loin. Et si pour finir l’on se permet une notation cette fois subjective, force est d’avouer que cela n’a décidément rien de bien passionnant.

Sans paraître vouloir donner trop d’importance aux étiquettes, on ne peut passer sous silence les interrogations qui, dès lors que l’on considère un tel ouvrage avec un minimum de recul, ne manquent pas de s’imposer. « À la Pointe de l’Épée » est publié dans une collection intitulée « Folio Science-fiction ». Quel rapport avec la science-fiction ? Aucun. À cette question, qui nous semble licite, on s’entendra répondre qu’il s’agit là d’un phénomène général, que l’on ne compte plus les collections initialement dévolues à la science-fiction progressivement envahies par la “fantasy”, qui a pu même y devenir majoritaire. Mais il est licite également de se poser une question plus simple encore : quel rapport avec la “fantasy” dont cet ouvrage porte le label en couverture, sous forme d’un sceau de cire assez peu esthétique ? Encore une fois, comme nous l’avons dit un peu plus haut, strictement aucun. Que peut-on voir dans tout ceci ? Un tableau de désarroi et de confusion de la part d’un grand éditeur qui ne sait manifestement pas quoi publier, qui n’a aucune ligne directrice, et qui, en piochant de façon stochastique à droite et à gauche, donne de manière un peu trop visible l’impression de ne jamais rien faire d’autre que d’improviser.

L’avis de Nicolas Soffray

Permettez-moi de faire appel à mes souvenirs déjà vieux de presque deux ans pour vous dire du bien du roman d’Ellen Kushner, « À la Pointe de l’Épée ». Je l’ai lu à sa publication en français par Calmann-Lévy, fin 2008, et contrairement à mon camarade yonaute Fildefer, je l’ai apprécié à un plus haut point.
Sa reprise en poche par Folio SF, avec son estampillage Fantasy marqué à la cire rouge, est l’occasion de vous en reparler sur la Yozone.

Sous-titré “Un mélodrame d’honneur”, « À la Pointe de l’Épée » pourrait se dérouler dans une France uchronique, tant les éléments flagrants de la fantasy sont peu nombreux, voire absent, confinant presque ce roman au genre historique. Point de magie ni de choses vulgaires de ce genre, juste une société post-médiévale où la politique et le commerce ont fleuri, et leurs corollaires l’ambition et la corruption planté leurs racines.

Tandis que notre France sous Louis XIII interdit les duels, les combats à l’épée sont une méthode judiciaire prisée par la haute société des Bords-d’Eau. On se provoque pour l’un ou l’autre motif, mais une banalité cache souvent des intérêts secrets. Pour éviter de décimer l’aristocratie, il est possible de faire appel à un substitut pour relever le gant à votre place. C’est la profession de Richard Saint-Vière, et bien qu’il soit probablement la plus fine lame de la ville, son talent ne fait que le nourrir.

L’intrigue d’« À la Pointe de l’Épée » tourne autour de la politique, d’un mystérieux héritier disparu, de frivolités apparentes et de complots sournois, toutes choses qui démontrent le manque certain d’honneur de l’aristocratie, qui use les bretteurs de la ville basse comme de pions. Où est donc l’honneur dans tout cela ? Richard, refusant d’entrer dans les jeux d’apparences de la bourgeoisie, les duels truqués et les cérémonies de mariage, sacrifiant tout à l’amour de sa vie (un jeune étudiant naïf et dangereusement tête brûlée), est un homme d’honneur, peut-être le seul.

C’est ici un premier point fort de ce roman datant tout de même de 1987 : le héros est homosexuel. Les scènes dites “chaudes” sont passionnées, et réalistes, sans fausse pudeur, mais sans vulgarité excessive. Si Richard ne s’affiche pas avec son compagnon, c’est plus pour lui éviter des ennuis (comme être pris en otage pour faire pression sur le bretteur) que par peur du regard des autres ou honte de son choix. On notera que la société ne fait pas trop cas de l’homosexualité, qu’elle tolère à défaut de cautionner ou légaliser.

L’autre personnage central d’« À la Pointe de l’Épée » est Michael Godwin, un jeune godelureau qui, après une provocation en duel, prend des cours d’escrime auprès d’un vieux maître d’armes, à l’insu de sa famille. Il sera plus tard exilé de la cité, envoyé en tant qu’ambassadeur commercial dans un pays voisin, d’inspiration oriental.
On pourrait regretter la faiblesse des descriptions des duels, reprochant à l’auteure de ne pas avoir étudié un tant soit peu l’escrime. J’avoue qu’à cet endroit ma mémoire me trahit, mais ayant pratiqué la discipline, le manque ne m’a, à l’époque, pas sauté aux yeux, pour la bonne raison qu’« À la Pointe de l’Épée » n’est pas (qu’)une histoire d’escrime et d’escrimeurs.

Ce qui ennuiera par contre la plupart des lecteurs, c’est le nombre de questions qui restent en suspens à la fin du roman. Pour la simple raison qu’il s’agit du premier volume d’une trilogie, dont les deux tomes suivants n’ont jamais (ou pas encore, croisons les doigts) été traduits en français. C’est donc excessivement frustrant de laisser les héros à la fin de cette histoire qui ne fait que commencer, pour le meilleur et le pire, et de mettre un point final précoce à notre déambulation dans ce monde proche de nos XVIIe et XVIIIe siècles.

Il est à espérer que les ventes de ce tirage en poche, pour lequel on a repris la magnifique couverture d’Alain Brion, poussent Calmann-Lévy ou Gallimard (maison-mère de Folio SF) à nous en proposer la suite.

Pour conclure, si vous aimez les romans de Pierre Pevel comme la trilogie « Wieldstad » (Fleuve Noir / Pocket), plus historiques que “fantasystes”, ou les fabuleuses « Aventures du Capitaine Alatriste » d’Arturo Perez-Reverte (Points, 6 tomes), alors « À la Pointe de l’Épée » ne devrait pas vous déplaire.

Dernier point : Ellen Kushner fait partie de l’école d’écriture dite “de Minneapolis”, qui rassemblent des auteurs s’inspirant de la mythologie, notamment celtiques, et des contes pour bâtir leur fantasy soft, à l’opposé des épopées guerrières et batailleuses que des gens comme David Gemmell excellent (bien que pour David, il faille employer le passé) à nous narrer. Découvrez par exemple sur la Yozone « Le Fils de Nulle Part », de Sean Stewart, un auteur également et malheureusement trop rare en français.

À lire également sur la Yozone  :

- La critique de l’édition originale (Calman Lévy, 2008) par Fildefer.


Titre : À la Pointe de l’Épée (Swordspoint, 1987)
Auteur : Ellen Kushner
Traduction : Patrick Marcel
Couverture : Alain Brion
Éditeur : Gallimard
Collection : Folio SF
Édition originale française : Calmann-Lévy, 2008
Site internet : page roman (site éditeur)
Pages : 409
Format (en cm) : 18 x 10,8 x 1,7
Dépôt légal : février 2010
ISBN : 978-2070399079
Prix : 7,70 €



Nicolas Soffray
Hilaire Alrune
9 août 2010


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