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Cité des Saints et des Fous (La)
Jeff VanderMeer
Calmann-Lévy, Interstices, roman traduit de l’anglais, livre-monde chamboulant, environ 450 pages, août 2006, 25€

La couverture, tout d’abord, attire, irrésistiblement. Ce bleu terne, et pourtant brillant, sur ce fond sombre limite chocolat. Et cette forme bizarre. Sont-ce bien des tentacules ? Quelle est cette bête géante échappée d’un roman de Jules Verne ? Et ce titre, plein de promesses...

C’est ainsi que m’a harponné le roman-monde de Jeff VanderMeer...

Sitôt entamé, impossible à lâcher...



« La Cité des Saints et des Fous » est un agrégat de plusieurs écrits de Jeff VanderMeer, sur une cité étrange d’un monde qui l’est encore plus.

Par de multiples points de vue, l’auteur va nous raconter Ambregris, cette ville portuaire à l’économie jadis florissante mais aujourd’hui sur le déclin, à l’image de la civilisation, engluée dans le commerce, les conflits religieux et la bêtise humaine. Et dans ce chaos urbain, naissent et meurent, chaque instant, des étincelles de beauté.

Jeff VanderMeer nous dépeint un monde de post-fantasy, ou pré-steampunk, comme vous préférez. Si vous appréciez le Bas-Lag de China Miéville (« Perdido Street Station », « Les Scarifiés », « Le Concile de Fer »), vous y serez à l’aise. Si vous ne connaissez pas... imaginez notre époque moderne, où l’argent supplante souvent la force, où la plupart des gens savent lire, où les rues sont vaguement propres sans qu’on sache comment (et sans vraiment tenir à le savoir), où l’art s’expose et se vend, où les tavernes ne désemplissent qu’avec l’aide de la milice de leur clientèle venue dépenser sa paie de la semaine... Voilà, c’est pas encore les Lumières, l’idéal hygiénique et le royaume de la pensée, mais on est sur la voie, ou du moins on l’était, avant que quelque chose grippe la machine du progrès (là comme souvent, le capitalisme et la religion), et qu’on glisse lentement vers une lente agonie...

Le livre s’ouvre sur un frontispice illustré noir et blanc, lettrines en rinceaux, et une introduction signée Michael Moorcock, excusez du peu. Puis débute “Dradin, amoureux”. Dradin débarque à Ambregris après de nombreuses années sur les mers, et redécouvre la ville. Mais surtout, à peine posé les deux pieds sur le quai, il aperçoit à une fenêtre un charmant minois.

Seulement voilà, Dradin est timide, il n’ose pas aller frapper à la porte des bureaux Hoegbotton & Fils et demander à parler à cette jeune fille, ça ne se fait pas, et il ne voudrait pas brusquer les choses... Aussi va-t-il errer dans la ville en cherchant comment l’aborder, à sa sortie du bureau... Et nous embarque dans son errance, des quartiers commerçants, avec la Librairie Hoegbotton, aux domaines des Temples où cohabitent les différentes religions...

C’est une novella à chute, d’environ 80 pages, aussi ne vous en dirai-je pas plus, pour ne pas nuire à la cruauté de la fin. Mais c’est surtout l’occasion de faire un panorama de la cité. Après la visite contemporaine, entamons la lecture du “Guide Hoegbotton de l’Ambregris des Premiers Temps, par Duncan Hurle”, historien reconnu même si souvent taxé de vulgarisateur (mais bon, il faut bien manger).

Et là, le style change du tout au tout. On a la sensation de lire un véritable ouvrage historique, malgré le côté quelque peu aventurier de l’histoire qui nous est contée, la création d’Ambregris par Manzikert (futur 1er) suite au massacre des autochtones cavernicoles (ceux-là qu’a justement et nuitamment croisés Dradin, avec un frisson dans le dos). Le texte est surchargé de notes de bas de pages, généralement des digressions savantes (mais aussi quelques occasions pour l’auteur de râler contre ses collègues et les institutions), l’auteur (du guide) cite ses sources...

On a véritablement là un texte d’une grande richesse culturelle et intellectuelle, qui laisse pantois, d’autant qu’à cette soixantaine de pages succède un article d’une revue artistique.

« La Transformation de Martin Lac » est une nécrologie, ou plutôt commence comme telle. Il s’agit de revenir sur le grand-œuvre du peintre Martin Lac, une toile représentant le chaos du plus grand bureau de poste d’Ambregris (dont il sera peu aisé, à la lecture, de saisir l’immensité, même en regard du service que nous offre notre propre service postal...). Les réflexions d’artistes, de critiques ou de propriétaires de galeries alterneront avec le récit des derniers jours de Lac, par lui-même, et de la révélation qui l’a conduit à son ultime peinture. Texte déroutant, autant que les deux précédents, et magnifiquement bien écrit, idem.

Et là commence “L’étrange Cas de X”... dont je ne dirai que peu de choses, notamment qu’il contient un dialogue entre un psychiatre et le fameux X, lequel se révèle l’auteur d’un livre sur Ambregris, mais également un rêveur de gratte-ciels et d’une ville appelée New York...

Viennent alors les annexes, la première en caractères de machine à écrire étant le rapport du psy sur son patient fou qui prétend être auteur de science-fiction dans un autre monde avec des “voitures” et autres incongruités de ce genre... Puis un texte, à la mise en page sobre et aérée, retrouvée dans la cellule... chambre de X. Et une monographie scientifique sur le calmar royal, symbole de la ville et source d’un culte fortement suivi, avec bibliographie à l’appui (les commentaires des œuvres citées valent le détour), l’histoire, touchante et tragique, de la famille Hoegbotton, qui (vous l’avez peut-être compris) a la mainmise sur à peu près tous les commerces d’Ambregris, par le dernier-né et futur héritier de l’empire commercial... De la poétique, un nouveau rapport psychiatrique, des pages codées (échinez-vous à les déchiffrer), un conte horrifique illustré, de la publicité locale, et finalement un glossaire...

Des annexes qui prennent tout de même la moitié du livre, et qui par leur bizarrerie, l’enrichissent encore plus. Les illustrations sont tantôt drôles, tantôt effrayantes, la typographie et la mise en page varient, le style aussi, bien qu’on ne doute jamais qu’il n’y a qu’une seule et talentueuse main derrière ce feu d’artifice.

On a affaire à un véritable mélange, complexe autant qu’incomplet, exubérant et sombre, qui brosse au final un tableau guère reluisant de la société d’Ambregris. Mais quelle société est parfaite ? Si vous rêvez d’idéal, lisez « l’Utopie » de Thomas Moore.

« La Cité des Saints et des Fous » est tout à fait à sa place dans la collection Interstices de Calmann-Lévy, où se retrouvent et se côtoient tous les inclassables de la littérature de l’imaginaire. Jeff VanderMeer cultive le mystère jusque dans sa biographie en fin de volume, et je ne crois pas qu’autre chose de sa plume soit traduit en France.

Et c’est bien dommage...

Car le monde d’Ambregris ne demanderait qu’à être encore plus enrichi, exploré, dépecé, autopsié, pour notre plus grand plaisir et notre satiété intellectuelle. Parce que rien n’est plus beau, au chant du cygne d’une telle cité, que de montrer dans sa crasse et sa noirceur sa gloire passée...

Si vous n’avez pas peur d’une lecture exigeante, ni d’un univers sombre, n’hésitez pas, procurez-vous-le. Tant qu’il en reste en circulation...


Titre : La Cité des Saints et des Fous (City of Saints and Madmen, 2002, 2004)
Auteur : Jeff VanderMeer
Préface : Mickaël Moorcock
Traduction (de l’anglais) : Gilles Goullet
Couverture : Néjib Belhadj Kacem
Éditeur : Calmann-Lévy
Collection : Interstices
Site internet : page roman (site éditeur)
Pages : paginations multiples, environ 450
Format (en cm) : 15 x 23 x 2,8
Dépôt légal : août 2006
ISBN : 2-7021-3709-1
Prix : 25 €



Nicolas Soffray
10 avril 2010






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