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Gagner la Guerre
Jean-Philippe Jaworski
Les Moutons électriques, La Bibliothèque voltaïque, roman (France, 2008), fantasy, 688 pages, février 2009, 28€

Où l’on suit les trépidantes aventures d’un individu haut en couleurs, Benvenuto Gesufal, le narrateur de ce récit. Tour à tour assassin, émissaire, et bien d’autres choses encore, il est l’instrument involontaire des visées hégémoniques de son patron, le podestat Ducatore, magistrat suprême de la République de Ciudala. Loin du parangon de vertu, Benvenuto est un antihéros gouailleur et roublard qui nous est d’emblée sympathique.

Complots, rixes et magie sont au rendez-vous !



Le roman s’ouvre sur une scène des plus pitoyables. Accroché au bastingage d’un navire, le narrateur se trouve en bien mauvaise posture : il a le mal de mer ! Aussitôt, on se prend d’affection pour ce Benvenuto Gesufal que l’on découvrira petit à petit sous ses différentes facettes, toutes moins recommandables les unes que les autres. Dès la fin du premier chapitre –qui est construit comme une nouvelle à chute–, on sait de quoi il est capable. Pourtant, plus on le suit dans ses péripéties, plus on le trouve sympathique.

Mandaté par son patron, le podestat Ducatore, il se retrouve ensuite chez l’ennemi pour négocier en secret avec l’émissaire du Chah de Ressine. Une fois l’affaire conclue, et pour ne pas compromettre le podestat, il sera proprement passé à tabac, avant d’être jeté dans une geôle infâme. À son retour dans le giron de la République de Ciudalia, Benvenuto Gesufal se retrouvera embarqué dans les intrigues politico-financières de son patron, jusqu’à endosser le rôle idéal de bouc émissaire.

Ce livre est un petit bijou. Enfin petit n’est peut-être pas le terme idoine pour parler d’un roman de 688 pages ! Dense semble beaucoup plus représentatif. Le plus extraordinaire, c’est que l’auteur réussit à conserver cette densité sur –presque– l’intégralité de ce très long roman ; et quand on sait qu’il s’agit là de son premier, on ne peut que lui tirer notre chapeau.

Les références à notre monde sont nombreuses. Les renvois plus ou moins subtils contribuent à rendre le Vieux Royaume immédiatement accessible pour le lecteur. Parfois, ces indications ne sont que de simples clins d’œil que les plus cultivés s’amuseront à retrouver. Ainsi le nom d’emprunt que donne notre héros lors de son exil est don Bergolino ; il s’agit d’une référence directe aux exilés de Florence, durant la Renaissance. Pour les autres, pas de panique, cela ne gâchera pas votre lecture, bien au contraire.

Ce qui m’a le plus plu en lisant ce roman, c’est de découvrir au détour de chaque page le lustre d’un décor qui ne sonne pas creux, et qui n’est pas posé là juste pour faire joli ; ce qui est, il faut bien l’avouer, trop souvent le cas dans nombre de romans de Fantasy. Le souci du détail n’est jamais vain. Il sert le récit sans jamais l’alourdir.

Quid de la magie ? me demanderez-vous. Eh bien, elle est présente, comme dans tout bon récit de Fantasy qui se respecte. Mais ici, elle se fait plutôt rare. Elle est classifiée en différentes disciplines qui portent des noms signifiants, évitant à l’auteur des explications qui alourdissent le propos. Et, surtout, son usage est réservé à une élite de sorciers (appelés astrologues) que tous semblent éviter. Loin d’être anodine, elle s’avère même très souvent extrêmement dangereuse.

Dans le même genre d’idée, l’évocation des races autres qu’humaines se fait avec une subtilité pas si courante en Fantasy. Ainsi, lorsque notre – anti- – héros croise, au détour d’une rue, le chemin d’un Nain, on est presque surpris de voir l’un de ces forgerons mythiques. Sur le coup, c’est quasiment anecdotique. Pourtant, l’auteur prépare le lecteur à l’arrivée des Elfes qui ont un rôle plutôt prépondérant.

À chaque page, on goûte son plaisir d’une lecture agréable, claire et toujours précise. L’écriture, parfois aussi rude que le héros, est servie par un style fluide, chantant, à la musicalité délicate et jamais surfaite. Même en lisant un très long dialogue jargonné, dans un argot d’assassin auquel il ne peut tout comprendre, le lecteur se laisse porter par la musique des mots.

Si je devais apporter un bémol, il serait minuscule. En effet, l’action accuse un léger coup de mou vers la moitié du roman. Entre deux phases d’aventures à couper le souffle, notamment une scène d’évasion d’anthologie, le héros semble se détendre quelque peu –et nous avec ! Puis il reprend sa course effrénée jusqu’à la toute dernière ligne. Voilà, vraiment pas de quoi fouetter un chat...

Au final, Jean-Philippe Jaworski réussit l’exploit de nous livrer un roman de 688 pages écrit à la première personne du singulier et entièrement basé sur une intrigue unique, et cela sans jamais nous lasser.
D’une densité rare, « Gagner la Guerre », prix Imaginales 2009, est le genre de lecture qui reste en nous bien longtemps après qu’on ait remisé le livre à une place d’honneur dans sa bibliothèque. Et on a plus qu’une seule idée en tête : retrouver les abords du Vieux Royaume... Ce qui est possible en se plongeant dans « Janua Vera », le recueil de nouvelles qui a obtenu en 2008 le prix du Cafard Cosmique, disponible en Folio-SF

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Titre : Gagner la Guerre (roman, France)
Auteur : Jean-Philippe Jaworski
Couverture : Arnaud Crémet
Editeur : Les Moutons Électriques
Collection : La bibliothèque voltaïque
Numéro : 9
Site Internet : fiche du roman
Pages : 688
Format (en cm) : 21 x 17
Dépôt légal : mars 2009
ISBN : 978-2-915793-64-2
Prix : 28€



Antoine Chalet
16 décembre 2009


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