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Malédiction d’Old Haven (La)
Fabrice Colin
Albin Michel, Wiz, roman (France), uchronie, 635 pages, septembre 2007, 17€

1723, Mary sort de l’orphelinat où les sœurs ont pris soin d’elle jusqu’à ses 17 ans. Elle quitte Gotham et part dans cette Amérique uchronique à la recherche de ses racines, guidée par un mystérieux tableau et une étrange amulette. Mary s’installe à Old Haven, où elle découvre bientôt que de nombreux secrets demeurent enfouis… Certains liés à Lisbeth Wickford, une flamboyante sorcière que le pasteur du village a conduit au bûcher, et qui se révèle être sa grand-mère.

Traquée par l’Inquisition au même titre que les Puritains qualifiés d’hérétiques, Mary va partir sur les mers, croiser la route de pirates, de la fraternité d’York, et d’autres créatures étranges… et découvrir son héritage, un pouvoir capable de chasser les ténèbres qui s’annonce…



Bien difficile de résumer correctement ce roman de Fabrice Colin, sans le trahir ni surtout trop en dire, car il serait dommage de gâcher les surprises qui attendent le lecteur.

Pour conserver le mystère, disons-le immédiatement : c’est un excellent roman, une histoire qui mêle le dur passage à l’âge adulte d’une jeune fille à la réception d’un lourd héritage familial, celui de la magie. À une époque où on brûle déjà pour sorcellerie le moindre bouc émissaire, pensez, une jolie fille rousse…

Fabrice Colin ajoute à une histoire familiale finement travaillée un univers original, qui change agréablement de la fantasy historique classique.
Arrêtez-vous là si vous le souhaitez, car je vais être obligé de lever une partie du voile…

On croit partir dans une simple uchronie : l’Amérique est dirigée d’une main de fer par un Empereur voilé, catholique mystique qui chasse les Puritains par le biais d’une Sainte Inquisition dont la cruauté ferait pâlir son ancêtre européenne. Silhouettes encapuchonnées, les inquisiteurs traquent aussi les sorcières et tout autre hors-la-loi rapidement qualifié d’hérétique. Les armes à feu, encore appelées mousquets, tirent déjà plusieurs coups, et quelques inventions révolutionnaires pimentent le tout.

Mais à cela vient s’ajouter un brin de fantasy : des dragons demeurent, captifs du zoo privé de l’Empereur. La menace ne viendra pas d’eux, mais du sous-sol : à la fantasy classique s’ajoute le fantastique horrifiant de Lovecraft, annoncé par quelques clins d’œil (un personnage porte le nom de « comte Derleth », en hommage au compagnon d’écriture d’H.P.L.). Les créatures chtoniennes et marines, difformes, mutantes, peuplent les cavernes d’Arkham, ce monde du dessous qui court sous la côte américaine, jusque sous la capitale, Gotham.

La confrontation entre l’Empereur et les légions d’Arkham donnera d’ailleurs lieu à une bataille titanesque au milieu du récit, combat dont Mary et ses pouvoirs sont l’enjeu.

Colin se montre véritable touche-à-tout, suggérant d’une phrase ce qu’il aurait été inutile de développer en cent. La cause des Indiens et des esclaves noirs est évoquée, mais pas martelée.
L’auteur préfère montrer les conséquences de tout cela sur ses personnages. Ainsi, un membre de la Fraternité d’York ne supporte-t-il pas la présence de sa collègue indienne, ajoutant le machisme à une pointe de racisme.
La relation ambigüe de Mary avec Usher (un prénom certainement en référence à l’œuvre fantastique d’E.A. Poe, dont on retrouve l’atmosphère dans certains passages), un ancien esclave, est révélatrice : lui la sert avec une loyauté à la limite de la déférence tandis qu’elle le considère comme un ami, voire un amant, avant de le rejeter, n’osant braver l’interdit inconscient de son éducation, lorsqu’il lui avoue son amour pour elle. Pour ces seuls passages, révélateurs de la mentalité d’une époque (dont même une jeune fille rebelle ne parvient à s’affranchir) plus puissant qu’un plaidoyer pour l’égalité des races, le roman vaut d’être lu.

Idem pour la présentation de la religion et des concepts des mondes de Spiritus et d’Umbria. On craint un moment subir une explication détaillée de comment fonctionne la foi et la magie, bien heureusement non, on revient rapidement aux dangers qui guettent Mary et ses compagnons.

On finira par louer le talent de Fabrice Colin pour créer une ode au Destin, dans une saga où plusieurs familles (au sens élargi du terme) s’entrecroisent, ramenant le nombre de protagonistes à une poignée, resserrant leurs liens : Rip, qui fut le mentor et l’amant de Lisbeth, devient quarante ans plus tard le professeur de celle qui aurait pu être sa petite-fille, les pirates forment un clan mouvant où les nouveaux capitaines sont les mousses d’autrefois, et un pasteur d’Old Haven semble déterminé à corriger les erreurs de son prédécesseur de père. Mais pas que…

Bref, à tous points de vue, c’est un excellent roman, récompensé par le prix Imaginales 2008. Ceux que le côté philosophique et universel un peu pompeux d’« À la Croisée des Mondes » de Philip Pullman aurait dérouté se jetteront avec bonheur sur « La Malédiction d’Old Haven », tout aussi riche et trépidant, et moins métaphysique.

Ne vous arrêtez pas à la collection Wiz d’Albin Michel, injustement estampillée jeunesse, car elle recèle d’autres trésors de ce genre. Sinon, Le Livre de Poche Fantasy le réédite actuellement, sacrifiant au passage la très belle couverture de Benjamin Carré au profit d’une photo à mon goût moins captivante.

Espérons que la réédition poche fera l’impasse sur les 17 coquilles qui peuplent crescendo l’édition originale. Dans le document ci-dessous, j’en impute quelques-unes à l’impression, mais je peux (et crains de) me tromper…

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La malédiction d’Old Haven - corrections


Enfin, signalons qu’en épilogue un personnage, Thomas Goodwill, propose de raconter son histoire, qui croise celle de Mary pour une bonne moitié du présent volume, et laisse le lecteur juge des différences… ce sera « Le Maître des Dragons », chroniqué sous peu.


Titre : La Malédiction d’Old Haven
Auteur : Fabrice Colin
Couverture : Benjamin Carré
Éditeur : Albin Michel
Collection : Wiz
Sites internet : sur le site de l’éditeur, le mini-site de Wiz, le site perso de l’auteur
Pages : 635
Format (en cm) : 21,4 x 14,6 x 4,5
Dépôt légal : septembre 2007
ISBN : 978-2-226-15-928-1
Prix : 17 €



Nicolas Soffray
11 septembre 2009






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