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Bastardos (Los) : l’interview exclusive d’Amat Escalante
Entretien exclusif avec le coscénariste et réalisateur du film
9 janvier 2009

On en parlait déjà il y a quelques semaines mais le cinéma mexicain ne cesse de se faire remarquer. Quelques mois après « Hellboy 2 : les légions d’or maudites » de Guillermo del Toro et quelques semaines après le « Sleep Dealer » de Alex Rivera, c’est au tour de « Los Bastardos » de Amat Escalante, lauréat du Prix FIPRESCI de la sélection « Un certain regard » du Festival de Cannes 2005, de débarquer dans les salles obscures.



Avec son second long-métrage, ce fils d’un émigré mexicain sur le sol américain a entrepris de nous plonger dans le quotidien de deux ouvriers clandestins qui, las de se colleter des tâches ingrates sous un soleil de plomb, ont accepté de troquer leurs pelles et leurs truelles pour un fusil à canon scié.

Réalisé avec 3 euros 6 cents et des acteurs non professionnels, ce drame sordide de la condition humaine nage entre les eaux du cinéma social naturaliste, du film noir et de l’horreur. Intrigué par ce propos et cette approche surprenante, nous avons profité du passage à Paris du cinéaste pour qu’il s’explique devant l’œil attentif de notre caméra.



Avant toute chose, pourriez-vous raconter votre parcours aux yonautes ?

Bonjour, je suis Amat Escalante, le réalisateur de « Los Bastardos ». J’ai commencé à faire des films quand j’avais 15 ans, en amateur avec ma famille. Puis j’ai réalisé un court-métrage, en 16 mm, à l’âge de 18 ans. J’ai pris beaucoup de temps pour le terminer ; je le considère comme mon premier film d’école. Une fois terminé, je suis allé le montrer dans divers festivals, comme le Festival du Film de Rotterdam, en Hollande, où j’ai eu l’opportunité de rencontrer Carlos Reygadas, le réalisateur mexicain de « Japon », puis de « Bataille dans le Ciel » et « Lumières dans le Ciel ». Cela m’a permis de travailler sur « Bataille dans le Ciel » comme assistant réalisateur. A ce moment, je venais de terminer l’écriture du script d’un premier long-métrage, que j’ai montré à Carlos Reygadas et au producteur Jaime Romandia, des productions Mantarraya, au Mexique. Ils ont été intéressés et m’ont aidé à le monter. Nous l’avons fait avec très peu d’argent... Le film a été sélectionné pour le Festival de Cannes 2005.
Vous parlez de « Sangre » ?
Oui, « Sangre ». Il a obtenu le Prix « Un certain regard », et à partir de là, il s’est vendu dans différents pays, et j’ai bénéficié de plus d’argent pour réaliser mon nouveau film,« Los Bastardos », dont j’ai réalisé l’intrigue ici, en France, à Paris, dans la résidence de la Cinéfondation du Festival de Cannes. J’avais aussi le soutien de coproducteurs français, comme le distributeur « Le Pacte ». Et maintenant mon film s’apprête à sortir au cinéma à Paris, en France, le 28 janvier. A la fin de ce mois, il a déjà été projeté dans différents festivals et ça s’est bien passé.

Comment vous est venu l’idée de ce film ?

Que ce soit « Los Bastardos » ou mon premier film, « Sangre », je pense que j’ai eu ces films en moi depuis le jour où j’ai décidé de faire du cinéma. La question était juste de savoir comment j’allais le filmer, comment j’allais m’y prendre. Je n’étais pas trop inquiet au sujet de l’histoire, parce qu’elle était assez simple à mettre à plat, il ne restait qu’à développer la situation. Mais j’avais cette vision de ces Mexicains émigrés aux États-Unis, travaillant dur pendant la journée, en plein soleil, la pénibilité de leur condition. Ils ont construit bon nombre de structures aux États-Unis. Mon père est du Mexique, ma mère des États-Unis, il a franchi la frontière avant ma naissance, il a ensuite traversé le désert. C’est donc un sujet qui me touche de près. Et puis ce film, « Los Bastardos », joue aussi sur les registres des films de genre que j’apprécie. J’ai essayé de créer quelque chose qui était à la fois très proche de la réalité quotidienne des ouvriers mexicains émigrés aux États-Unis, ils doivent travailler dur pour gagner un peu d’argent qu’ils envoient ensuite à leur pays, si c’est possible ; j’ai mélangé ça avec différents types de films de genre, films noirs, westerns, westerns spaghetti, et même du cinéma gore comme les films de Dario Argento ou Mario Bava, ces films cultes qui m’ont donné envie de faire du cinéma. J’avais envie de jouer avec toutes ces influences. Avec mon frère aussi, qui a co-écrit ce film, et qui est un grand fan de films de genre, encore plus que moi peut-être, et plus particulièrement ce qu’on appelle le Giallo.

Plus d’argent que votre premier film mais toujours une production à petit budget ?

C’est toujours un film à petit budget. Mon premier film a coûté 45 000 dollars, ce qui est très peu. Vous pouvez peut-être vous acheter une nouvelle voiture avec cette somme... Pour celui-ci, le budget était de 600 000 dollars : le grand saut, même si cela reste très peu, relativement peu.
Et vous avez aussi choisi de faire jouer des acteurs non-professionnels ?
Oui, les deux personnages principaux et quelques autres petits rôles ne sont pas des comédiens. La femme est une actrice, les deux protagonistes ne le sont pas. Ils viennent de Guanajuato, ma ville natale, au Mexique. L’un d’eux, le plus âgé, a obtenu l’autorisation de venir du Mexique aux États-Unis ; ça a pris beaucoup de temps mais on y est finalement arrivé. Et l’autre, le plus jeune, Ruben Sosa, qui est âgé de 17, 18 ans, nous l’avons trouvé aux États-Unis : il faisait ce que fait le personnage du film, c’est-à-dire attendre après du travail dans la rue. Nous sommes tombés sur lui un jour avant le début du tournage, parce que le gars qui était initialement prévu est parti précipitamment et il fallait le remplacer...
Il était effrayé par le projet ?
Oui, tout à fait. On a finalement trouvé ce gars. On n’avait pas le choix : soit on annulait le tournage, soit on trouvait quelqu’un sur place. Toute l’équipe est partie arpenter les rues, et on a finalement trouvé un jeune gars qui était parfait pour le film. Le jour suivant il tournait dans la rue avec une caméra 35 mm à ses basques...

Del Toro, Inaritu, Cuaron, Reivera, ...., comment expliquez-vous cette explosion de cinéma mexicain ?

Je pense que le cinéma mexicain explose depuis les dix dernières années ; l’initiateur de ce mouvement a sûrement été Cuaron, avec son premier film, « Solo con tu pareja » en 1991 : c’était très différent du cinéma mexicain qu’on connaissait jusqu’alors, il parlait de sexe autrement et faisait de la comédie quelque chose de différent, c’était plus libre, plus ouvert. C’est le cas aussi avec son film « Y tu mama tambien », c’était frais et nouveau dans le paysage cinématographique mexicain. Et puis tout ça a aussi coïncidé avec des raisons économiques, ou plus exactement avec la soi-disant ouverture des frontières, et l’Accord de Libre-Echange conclu entre les Etats-Unis et le Mexique en 1990 : tout ça a quand même été un choc pour le Mexique. Cette ouverture des frontières, qui n’est en réalité qu’une ouverture financière, économique, ça a incité les Mexicains à défendre et à promouvoir davantage leur culture, et leurs films ont commencé à s’exporter. Je pense que c’est la raison de cette fameuse explosion du cinéma mexicain. Les films de Carlos Reygadas ont aussi été très importants, surtout « Japon » : c’était exactement le genre de films que j’aimais, mais qui jusque là étaient faits par des réalisateurs d’autres nationalités, sauf que cette fois c’était un Mexicain qui le faisait, donc c’était très excitant pour moi. Tout ça est donc devenu très intéressant, et quand vous avez des attentes envers quelque chose qui vous intéresse, c’est très excitant. Il y a beaucoup de facteurs je pense, il y a aussi des raisons politiques. Ils ont désormais des fonds et des subventions possibles, mais qui ne l’étaient pas avant ; j’ai pu faire mon film avec des subventions très importantes, mais c’était difficile à ce moment-là. Les grosses maisons de production reversent 10% de leurs recettes au gouvernement, qui distribue ces 10% au cinéma mexicain. C’est une bonne chose. La moitié des fonds qui ont été nécessaires à mon film viennent de là.

La soudaine émergence de l’horreur dans ce récit très réaliste a-t-elle était dictée par le souhait de choquer l’audience ?

Oui, enfin je veux dire non : oui l’irruption de l’horreur a été un choix, bien sûr, mais ce n’était pas juste pour faire un effet. Je voulais faire un film réaliste, notamment parce que je pense que le cinéma a fait de la mort quelque chose de très banal. Prenez « Batman », « The Dark Knight », il y a au moins 150 personnes qui meurent dans le film... (Rires) Mais c’est fait cinématographiquement, de sorte que les gens trouvent ça excitant. Je voulais donner de l’importance à la mort. Je trouve que la mort est horrible, je trouve que les armes à feu sont horribles, donc je voulais faire de l’« anti-action », de l’« anti-Hollywood »dans cette scène. Donc j’ai décidé de filmer cette violence comme je l’avais fait pour le reste du film, de façon à ce que les gens ne ressentent pas cette sorte d’excitation par rapport à la violence. Je voulais quelque chose qui montre ce qu’on peut vraiment éprouver dans un moment pareil, et c’est très difficile. Donc je l’ai fait très sérieusement, de manière extrême et réaliste, je pense.

Quelles furent les principales difficultés que vous et votre équipe avez rencontré sur le tournage ?

On était une équipe mexicaine, ou plutôt une production mexicaine, travaillant aux États-Unis, à Hollywood (mais pas dans la veine hollywoodienne) : c’était très difficile d’obtenir des autorisations, pour se déplacer, pour tourner. C’est une très grande ville et on était une petite équipe. Les emplacements étaient très durs à obtenir J’ai dû faire des compromis sur les lieux de tournage, parce qu’on n’avait pas les autorisations, ou pas l’argent, on a dû trouver d’autres endroits. Le casting a été très difficile aussi, pour trouver les deux acteurs principaux. Beaucoup de comédiens, de Mexicains aux États-Unis ne ressemblaient pas à ce que je cherchais. Aujourd’hui avec du recul, quand je revois le film, je me rends compte que je cherchais des gars qui ressemblent aux acteurs des westerns spaghetti, des types marqués par la vie, comme dans « Le Bon, la Brute et le Truand ». Donc ça a été très long, et quand on a trouvé, l’un des deux était au Mexique, donc il a fallu le faire venir aux États-Unis, ce qui a été très difficile, et l’autre était OK, puis finalement il a dû partir... C’était vraiment stressant ! Et aussi parce qu’on ne nous a pas fait confiance tout de suite, ça a pris du temps.

Vous disiez tout à l’heure être amateur de films de genre, parlez-nous de vos influences ?

Amat Escalante : Dario Argento faisait partie de ceux qu’on regardait pendant la préparation du film, mon frère et moi (j’ai écrit le scénario avec mon frère, Martin) ; beaucoup de westerns spaguetti, particulièrement ceux de Sergio Leone, mais beaucoup d’autres aussi, Mario Bava et son film « Rabbit Dogs » qui est un plar noir. Ce genre de films, donc, le film noir, l’horreur, le gore, ce sont quelques unes de mes influences, mais c’est aussi mélangé avec du documentaire, un certain versant social du cinéma.
Bruno Paul : Oui, j’ai remarqué ça.
Amat Escalante : Oui, mon film contient du suspense, parce qu’il y a un crime, on peut même parler de polar...

Avez-vous déjà de nouveaux projets en cours ?

Oui, je travaille actuellement sur un projet de 10 courts-métrages, par 10 réalisateurs mexicains (je ferai un de ces courts), sur la Révolution mexicaine : en 2010, ce sera en effet le 100e anniversaire de la Révolution mexicaine, et le 200e anniversaire de l’Indépendance du Mexique. Donc le gouvernement et la société de production mexicaine Canana, qui appartient à Diego Luna et Gael Garcia Bernal (deux acteurs mexicains), ont imaginé ce projet impliquant des jeunes réalisateurs mexicains. C’est très excitant, on a une totale liberté, on peut écrire ce qu’on veut. Carlos Reygadas participe, Fernando Eimbcke, Rodrigo Pla, tous ces gens-là... Et je prépare aussi un autre film.

Vos grands moments de cinéma ?

Dans toute l’histoire du cinéma, c’est très difficile... Les deux moments auxquels je pense, tout de suite, c’est la première scène de « Orange mécanique » de Stnaley Kubrick, très belle, et dans « M le Maudit », de Fritz Lang, celle où ils mettent le « M » dans le dos. Ce sont deux scènes très fortes pour moi. Fritz Lang était un réalisateur extraordinaire, et « M le Maudit » est un de mes films préférés.
La performance des acteurs est vraiment incroyable.
Et son utilisation du son : c’était son premier film parlant, et il savait exactement comment utiliser le son, avec ce type qui siffle notamment. Au lieu de mettre de la musique et de recouvrir les choses, la musique du film c’est le sifflement de ce type. C’est très intelligent. Et ces plans où la caméra traverse les fenêtres et remonte...

Souhaiteriez vous avoir plus de moyens pour votre prochain film ?

Non, non. J’espère juste en avoir suffisamment pour faire ce que je veux. Je n’ai pas besoin de plus d’argent, j’ai besoin d’idées ! Pour l’instant, mes idées sont très ancrées dans la réalité, parce que c’est autour de la réalité que j’aime bien faire mes films, et c’est du coup moins cher que si je faisais un film fantastique ou un film d’horreur très sanglant. Je pense et j’espère que c’est aussi puissant, quand ça tourne autour du réel.

Merci Amat


Remerciements à François Guerrar et à son équipe

(Propos recueillis par Bruno Paul - Traduction et retranscription : Amandine Prié)


Bruno Paul
Amandine Prié
28 janvier 2009






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