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Dorothy : l’interview exclusive d’Agnès Merlet
Entretien exlusif avec la coscénariste et réalisatrice
7 juillet 2008

A l’occasion de la sortie de « Dorothy », son premier film fantastique, et notre film du mois d’août, la trop rare Agnès Merlet, nous a accordé une interview exclusive. Un rien stressée (présenter un thriller surnaturel en France quand on est française n’est pas chose aisée), l’auteure réalisatrice, probablement mise en confiance par notre passion commune pour le cinéma de genre, s’est rapidement décontractée, nous permettant ainsi de profiter de son sourire dévastateur.




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Cinq ans entre« Le Fils du Requin », votre premier long-métrage, et « Artemisia ». 10 ans entre votre second film et « Dorothy ». Prendre son temps est-il la clé de la réussite ?

La clé de la réussite… Je ne sais pas. Mais je pense que c’est une bonne chose de prendre son temps entre chaque projet. Ce n’est pas facile, en tout cas pour moi, d’enchainer un film très rapidement. Je pense que si j’enchainais trop vite, je ferai presque la copie du précédent mais peut-être en moins bien. C’est la conséquence de ma façon de travailler, de totalement m’immerger dans mon sujet. J’ai besoin de m’imprégner de mon sujet. Je fais des recherches, je lis énormément et une fois que c’est fini j’ai besoin de temps pour m’en détacher. Je passe aussi beaucoup de temps à l’écriture. J’écris, je réécris, je reréécris… C’est un peu laborieux (rires)

Là, ça a été particulièrement long car il y a un projet sur lequel je me suis accroché pendant 5 ans et que finalement je n’ai pas pu tourner. Naïve, Je pensais que si on a vraiment envie de monter un film, une réelle passion pour un sujet, rien de pouvait nous arrêter. J’ai maintenant compris qu’on ne pouvait pas se battre indéfiniment contre des moulins à vent. Quand c’est non, c’est non et dans ce cas il vaut mieux avoir plusieurs œufs dans son panier.

Il m’a donc fallut pas mal de temps pour repartir, entamer de nouvelles lectures. . Comme je m’intéresse beaucoup au fonctionnement du cerveau, à ce qui peut altérer le mental ou la vision du monde, la folie, tout ça, j’ai découvert, en explorant ces sujets, ce qu’était le syndrome de personnalités multiples. C’est un sujet, certes, récurent dans le cinéma américain mais plus survolé, par le biais d’un personnage qui change soudain de personnalité, que traité en profondeur. On explique rarement comment ça fonctionne, toute la complexité dont peut faire preuve l’inconscient pour sauver le corps. Vous pouvez avoir des gens dans votre tête qui font vivre votre corps pendant que votre vrai moi dort. Je trouve ça fascinant. Je suis donc parti là-dessus après nombre lectures, des retranscriptions de notes de médecins, des études de cas clinique, …

Déjà dans « Le fils du Requin » vous abordiez les adolescents à problèmes. C’est un sujet qui semble également vous passionner.

C’est vrai que le passage de l’adolescence à l’âge adulte est quelque chose qui m’intéresse vraiment. C’est souvent une période de grande rupture, un moment de révolte où se réveillent les psychoses et névroses comme c’est le cas pour Dorothy. Ce n’est pas dans l’enfance que vous êtes multi-personnalités. Tout cela est enfoui et se révèle généralement à l’adolescence.

Quels sont les raisons qui vous ont poussé à monter ce projet à l’étranger ?

Pour plusieurs raisons.
Déjà, parce que les cas de MDP sont un phénomène essentiellement anglo-saxon qui a explosé dans les années 80 aux Etats-Unis. En France, c’est en train de changer, mais la faculté ne reconnaît pas cette maladie. Pour elle cela reste de l’hystérie. Chez les anglo-saxons, qui ont déterminé cette pathologie de manière spécifique, il y a des cas de références et des thérapeutes formés pour soigner cette maladie. La première chose est d’essayer d’entrer en contact avec les différentes personnalités qui habitent le patient, afin de les révéler, leurs parler, leurs attribuer un nom, pour déterminer leur nombre et entamer un travail pour les faire disparaître.

Ensuite, parce qu’il n’y pas réellement de tradition fantastique en France. Nous n’avons pas vraiment d’équivalent à Mary Shelley, à la littérature gothique anglaise, Et puis au niveau financement, même si ça évolue un peu ces derniers temps, on s’entend souvent dire « les français n’aiment pas le fantastique ». En tout cas moi, qui m’intéresse à ce genre de cinéma depuis longtemps, c’est un argument auquel j’ai été confronté à maintes reprises. « C’est trop anglo-saxon ce que vous faites ». Au bout d’un moment, ça va bien. Je ne vais pas faire une comédie parce que je m’intéresse à ce genre de sujet. Si on ne me finance pas en France, je vais là où on me finance.

Bon, c’est vrai que les choses changent un peu. C’est en tout cas ce que m’ont expliqué plusieurs réalisateurs français que j’ai rencontré cette année, mais leur projet était thématiquement moins ambitieux. Il s’agissait de films plus basiquement « horreur ».

Personnellement, je pense qu’il y a un complexe vis-à-vis du cinéma fantastique en France. Il est considéré comme un art mineur. C’est un peu du style « Ah ! Tu fais un film fantastique « comme si je m’abaissais à tourner ce genre de films Alors qu’aux Etats-Unis, il y a des gens comme Nicolas Roeg, en fin lui c’est l’Angleterre, mais il y a eu des films fantastiques qui ont abordé des sujets politiques et forts, sans être le truc avec des têtes qui sautent et du sang qui jailli dans tous les sens et des gros effets spéciaux. Et moi c’était ce genre de cinéma, plutôt des années 70, que j’avais envie de retrouver. Parce qu’en France, j’ai l’impression que l’on essaie de copier les gros films fantastiques avec des moyens extraordinaires et comme ils n’ont pas les mêmes moyens ça fait juste un peu cheap, au final, sans vouloir être méchante.

Puisque l’on parle de cinéma fantastique et que j’ai à faire avec une amatrice éclairée, j’en profite pour vous demander quels sont les films qui vous ont marqués ?

Oh ! Il y en a plein. J’adore Brian de Palma. « Ne te retournes pas » de Nicolas Roeg qui est très beau film. Des films plus vieux comme « Carnaval of Souls » et des films que j’adore comme « Les Innocents » de Jack Clayton, tiré du « Tour D’écrou » d’Henry James, qui est tout simplement un chef d’œuvre. « La maison du Diable » de Robert Wise ou encore « Le Village des Damnés ».

Sinon, comment avez-vous découvert cette jeune actrice irlandais qui interprète le rôle titre ?

Et bien, on a mis en place un casting sur l’Irlande. Moi, je voulais une actrice…. En fait, j’aime travailler avec des acteurs qui n’ont pas, justement, qui ne sont pas professionnels. J’ai très peur des tics de métier. Enfin, j’arrive mieux à gérer quelqu’un qui débute. Donc, on a mis en place un casting et après 6 mois de recherches, on était un peu désespéré. On n’arrivait pas à trouver quelqu’un qui soit capable de jouer toutes les personnalités qu’il y a dans le film. Parfois il y avait des adolescentes qui faisaient très bien les femmes, les enfants mais qui n’arrivaient pas à sortir la violence, ou l’inverse, ou encore trop masculine. Puis il fallait qu’elles aient un physique fragile, qu’elle soit plus petite que Carice. Cela réunissait de nombreuses exigences. Et puis, on a Jenn Murray qui est arrivée et ça s’est révélé très vite évident. Elle était en tout point exactement ce que je recherchais. Le physique, le jeu, elle était excellente. La fragilité, une capacité vocale, il n’y pas eu d’hésitation. Dès son arrivée on a arrêté le casting

Je comprends (rires)
Et à propos de Carice Van Houten

Un coup de cœur. Je faisais le casting, j’ai vu le « Black Book » et là pareille, j’ai trouvé que c’était une comédienne extraordinaire. J’aimais bien ce physique Hitchcockien, comme ça, cette froideur, et en même temps, cette fragilité. Et voilà, j’ai appelé tout simplement son agent pour lui donner le scénario et j’ai eu de la chance de la convaincre (sourires). Le truc incroyable. Je n’en revenais pas. Je suis allé à Amsterdam, en me disant, je vais la voir, je la convaincs et ça serait fait.

Entre vous à la réalisation, votre coscénariste à l’écriture, Jenn Murray et Carice Van Houten à l’écran, peut-on dire que « Dorothy » est un film fantastique et un film de femmes ?

Oui, c’est vrai qu’il y a la sensibilité, mais bon moi je n’ai rien contre les hommes (sourires). Je peux dire aussi que derrière la caméra, le chef op, c’est un homme mais il à une grande féminité, enfin une grande sensibilité féminine, et moi c’est vers ça que je tends. C’est avec ce genre de personne que j’ai envie de travailler.
Oui, c’est quand même très intimement … on parle de sentiment féminin, la perte d’un enfant, le deuil, le passage de l’adolescence, d’une enfant qui a eu un passé tourmenté…. Oui, peut-être cela aurait été difficile d’écrire avec un homme. En plus ma coscénariste est fille de psychanalyste c’est quand même pas mal (rires).

Dans votre film il y a effectivement un cas de MPD (Multiple Personality Disorder) mais il y a également d’autres thèmes importants comme un communautarisme insulaire très fort… Pourquoi avoir installé l’histoire de Dorothy Mills dans un tel cadre ?

Parce que je me suis inspiré d’un cas qui s’est passé aux Etats-Unis au début du siècle dans une communauté protestante. Il faut savoir qu’il y a beaucoup de cas de MPD chez les protestants. Pour que le « moi » profond éclate, il faut vraiment baigné dans un communauté où il y a tellement d’interdits que vous ne pouvez plus appréhender la réalité avec tous les interdits que vous avez dans la tête. C’est pour cela qu’en France nous sommes épargnés. La religion n’a pas un tel poids. On s’arrange avec la religion. En revanche, nombre de cas sur lesquels je me suis documenté se déroulaient dans des familles protestantes. Il n’y a pas de liberté de penser, pas de possibilité d’évoluer par vous-même. C’est un petit peu une critique de ses communautés intégristes où on enfouie les secrets pour ne pas déstabiliser l’équilibre en place. Le film en arrive là.

Le twist final, si on peut ça comme ça, est extrêmement poignant. Le poids de la communauté, le rôle prépondérant du pasteur…

Oui parce que le secret revient à la figure. Quand vous essayez de le cacher, comme ça, pendant des années, en mettant un mouchoir dessus et de faire vivre une communauté en disant tout ça n’a pas eu lieu, fermer les yeux, et que cela revient comme un boomerang, ça fait tout sauter.

Le film n’est pas sorti sur les écrans…

Non il sort le 6 août en France, comme vous le savez, et ensuite à l’étranger mais je ne me rappelle plus exactement les dates. Il y a en général 6 mois de décalages.

… et comme il est tourné en langue anglaise, il y a peu de chance que l’on vous demande d’en faire un remake américain comme c’est la mode actuellement.

Effectivement. (sourires)

Avez-vous déjà d’autres projets futurs ?

Oui, j’en ai. J’en suis au tout premier stade mais j’ai effectivement 2 traitements en cours. Je manquais d’un peu de temps pour travailler, en ce moment, mais je vais m’y remettre.

Sans rien déflorer, est-ce que cela sera des films de genre, ou pas du tout ?

Oh, il y aura quelque chose de genre. Mais quel genre, on ne sait pas (rires). Ce n’est jamais qu’un film de genre. Mais, oui, je trouve que le film de genre, justement, permet d’aller beaucoup plus loin dans le traitement des sujets, dans la noirceur de l’humanité, dans le côté négatif. Peut-être qu’on est un peu protéger on disant que c’et un film de genre (rires). C’est vrai, Je trouve qu’il y a de grands sujets sociopolitiques, sur des films américains, traités par des films de genre qui ne pourrait pas aborder de plein fouet, comme ça, par le biais de film plus classique. Et puis j’adore aussi le jeu avec le spectateur, de lui faire croire qu’un moment il va se passer ça, ce que l’on montre et ce qu’on ne montre pas, les clés que l’on donne, celle qu’on ne fait qu’évoquer et la part que l’on laisse au spectateur. Voilà, cela sera dans cette veine, oui.

Merci beaucoup Agnès et merci pour votre film.

Propos recueillis par Bruno Paul et Céline Bouillaud

FILMOGRAPHIE

2008 : Dorothy (scénario, réalisation)
1997 : Artemisia (scénario, réalisation)
1993 : Le fils du requin (adaptation, scénario, réalisation, paroles de la chanson du film)

courts métrages

1986 : Poussières d’étoiles (scénario, réalisation)
1985 : La guerre des pâtes (réalisation, montage)

YO-LIENS

=> Le dossier du film



Bruno Paul
16 août 2008






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