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Frère Ewen : La Fraternité du Panca (T1)
Pierre Bordage
L’Atalante, La Dentelle du Cygne, roman (France), SF, 446 pages, 21

Ewen est un homme dans la force de l’âge profondément heureux. Commerçant à la belle saison, il vit retiré avec sa femme enceinte de son prochain fils et sa fille dans les forêts de la planète Boréal.
Ce que personne ne sait, c’est qu’Ewen fait partie de La Fraternité du Panca et va devoir quitter sa planète et son amour de toujours pour un très long voyage sans retour.

Sur la planète Ambre, Olmeo, enfant presque arrivé à l’adolescence, ne connaissait que le mode de vie pastoral rigide et un peu austère de sa petite communauté, mais voilà que sa mère a fauté et a succombé à l’appel de la chair avec un beau voisin. La sanction est dure : Olmeo et sa famille sont aussitôt bannis.

Deux vies brisées par les circonstances, mais dont les destins sont de se croiser...



Il en est des grands romans de SF comme de la vie. Leur capacité à nous émouvoir est souvent dans les petites choses. Les détails qui paraîssent insignifiants mais ne le sont pas.

On pourrait presque dire qu’avec ce « Frère Ewen » (L’Atalante, coll. La Dentelle du Cygne), premier volume de la tétralogie annoncée de « La Fraternité du Panca », Pierre Bordage a pris le juste parti de ne point trop en faire, de ne jamais tirer sur la corde des émotions inutiles.
Deux personnages centraux destinés à se rencontrer, deux destins en apparence brisés par la vie et les engagements qu’Ewen et Olméo ont un jour pris ou que l’existence leur a imposé : Ewen est membre d’une Fraternité religieuse secrête, Olméo est le cadet de la famille dans une organisation sociétale de petites communautés rigides et quasi autarciques. Mais point de désespoir ici, il ne s’agira jamais de se lamenter sur son sort. Ou si peu.
Si chemin de croix il y a, Ewen et Olméo le parcourent sous la pression des événements, mais aussi poussés par une voie morale évidente qui leur est propre. Ils ont leur libre arbitre et s’engagent en toute conscience sur une route qui, pour douloureuse qu’elle soit, est aussi celle de leur accomplissement personnel.

Modèle de space opera, doublé de plusieurs planet operas successifs qui s’agglomèrent les uns aux autres à l’image des couches sédimentaires en géologie, Pierre Bordage a créé avec grand talent une lente épopée en forme d’odyssée quasi immobile.
Certes, tout le roman n’est pourtant qu’un double et long voyage. Celui d’un homme dans la force de l’âge et celui d’un enfant de douze ans. Tous les deux doivent quitter la planète sur laquelle ils ont construit une partie de leur vie, sans aucun espoir de retour.
Après de nombreuses péripéties, ils vont enfin se croiser et faire plus que se rencontrer. Tout dans ce « Frère Ewen » est dans la fusion des âmes.

En permettant les voyages interplanètaires au long cours sans user de notions sans fondements scientifiques, tels les éternels classiques de l’hyperespace, Pierre Bordage a également saisi au vol l’opportunité d’explorer une piste narrative passionnante et réellement inventive.
Imaginez qu’il existe une herbe extraterrestre qui permettent de ralentir vos fonctions temporelles au point qu’une seconde serait l’équivalent de plusieurs de nos jours. Imaginez que d’énormes vaisseaux transportant des milliers de personnes voguent à travers la galaxie et aillent d’une étoile à l’autre en plusieurs dizaines d’années voire en un siècle ou plus.
Et pourtant, à l’arrivée, les passagers n’ont vieilli que de quelques semaines...
On a souvent utilisé de bien drôles de substances dans la Science Fiction afin de contourner les obstacles que posent la théorie de la relativité et ses corollaires comme l’impossible dépassement de la vitesse de la lumière.
L’épice du cycle de « Dune » était finement sortie du chapeau de Franck Herbert. Malheureusement, en devenant une drogue qui permet au pilote de déplacer instantanément un vaisseau d’un bout à l’autre de l’univers, elle n’en expliquait pas plus (ou mieux) le miracle physique qu’elle engendrait.
Elle était, elle permettait et il fallait accepter qu’un produit extraordinaire devienne le sujet central d’une vaste saga planétaire.
Avouons que la création biologique de Pierre Bordage porte en elle une solution de bon sens agréablement simple et crédible. Elle n’entraîne pas d’effets de manches particuliers et repose juste sur le principe de sa réalité. Et l’on sait parfaitement aujourd’hui que la nature nous réserve d’innombrables surprises... Séquence ironie, si ça se trouve, cette herbe existe déjà en lisière d’une forêt amazoniène que l’on se prépare à carboniser...

Bref, voguant de planètes en planètes, d’un continent à l’autre ou d’une région à une autre, le lecteur découvre dans « Frère Ewen » plusieurs cultures, religions, civilisations. Le tout est d’une rare richesse, d’une rare intelligence créative et d’une habileté que l’on rencontre fort peu par chez nous. Souvent, un seul chapitre contient déjà en lui les germes d’une aventure foncièrement originale chez bien d’autres. Et les exemples de ce type se multiplient durant plus de 400 pages...
Pas une seule fois, on ne s’ennuie. Tout est prétexte à la découverte et à l’émerveillement.
C’est que Pierre Bordage a su retenir une grande et belle leçon. À l’image d’un autre écrivain nantais célèbre, les longs voyages de ses protagonistes ne sont que le prélude et un argument narratif nécessaire au voyage intérieur des êtres concernés. Mais Pierre Bordage ajoute une force de frappe émotionnelle que le lecteur va prendre en pleine poire : KO technique et sentimental immédiat, on ne s’en relève pas !

Et pourtant, l’aventure n’est pas obligatoirement trépidente C’est le seul petit point faible du roman d’ailleurs. Autant les tourments de l’âme sont parfaitement ressentis et rendus par l’écrivain, autant le suspense lié à l’aventure n’est pas total, ni parfait. On voit très bien où Pierre Bordage veut aller. Certains épisodes ne retiennent pas autant l’attention que d’autres (la poursuite du serial killer spatial n’est pas si terrible que ça et l’on devine assez vite qui est qui). Même diagnostic pondéré dans des situations qui frisent l’incohérence et où l’auteur se tire d’affaire par quelques justifications vite réglées.
Ainsi, on a du mal à admettre que dans des sociétés hyper développées, un train puisse être bloqué par des rebelles ou en pleine campagne sans que la plus petite mesure préventive n’ait été envisagée.
Aussi, trop de mondes visités s’ambiancent toujours sur un shéma répétitif. D’un côté, une société pastorale et des cités aux parfums médiévaux et de l’autre, astroports derniers cris, médecine hightech et technologies futuristes. Mais tout cela n’est pas très grave, ni important et on s’en fiche totalement, pris que nous sommes dans l’esthétique introspective centrée sur l’humain.
La galerie des personnages, le regard tendre et compréhensif que pose l’écrivain sur ses créatures, son habileté à générer une grande et touchante empathie avec elles, tout ces éléments suffisent largement à emporter le morceau haut la main.

Est-ce à ce jour le roman le plus structuré de Pierre Bordage ? On le pense très fort. C’est en tout cas celui où nous retrouvons tous les thèmes régulièrement abordés par l’écrivain : sa capacité à nous émouvoir avec de grands et beaux sentiments, sa générosité teinté d’un humanisme respectueux envers l’autre ainsi qu’un imaginaire SF digne des plus grands.

Conclusion ?
Même constat que le confrère Bademoude (D&D 82) : total respect !

Titre : Frère Ewen (T1)
Cycle : La Fraternité du Panca
Prochain volume : Sœur Ynolde (T2)
Auteur : Pierre Bordage
Couverture : Sylvain Demierre (illustration)
Éditeur : L’Atalante, 11 & 15, rue des Vieilles-Douves, 44000 Nantes (France)
Collection : La Dentelle du Cygne
Sites Internet : Pierre Bordage, L’Atalante (ancienne version) & le nouveau (en développement)
Pages : 446
Dépôt légal : novembre 2007
EAN : 9 782841 723904
ISBN : 978-2-84172-390-4
Prix : 21€

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Stéphane Pons
26 janvier 2008






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Grand roman à lire séance tenante (L’Atalante, coll. La Dentelle du Cygne).



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