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Royaume de Pierre d’Angle (Le), tome 1 : L’Art du Naufrage
Pascale Quiviger
Folio, Fantasy, roman (France), fantasy YA, janvier 2023, 490 pages, 9,70€

Avant de monter sur le trône de la petite et sauvage île de Pierre d’Angle, le prince Thibaud vogue sur les mers du Sud avec un équipage fidèle. Lors d’une escale où il se fait remarquer pour son refus de la misère ou de l’esclavage, un passage clandestin grimpe à son bord. Pire, une clandestine : Ema, femme, noire, belle à sa façon. Thibaud l’engage comme mousse, incapable de la renvoyer à une condition d’esclave. La jeune femme se montre indépendante, dure à la tâche mais aussi intelligente, s’attirant l’admiration de certains, le mépris d’autres. Les jours passant, Thibaud l’apprécie de plus en plus, et il lui demande d’être sa cavalière aux bals protocolaires des escales suivantes, provoquant tollé sur tollé. Le voyage s’écourte lorsque leur parvient la nouvelle que son père est mort : s’il ne touche pas Pierre d’Angle à temps, c’est son demi-frère, une brute cruelle, qui coiffera la couronne.
Mais Thibaud veut-il être roi ? Ou doit-il le devenir pour le bien de son peuple ? Et quel en est le prix ? Car Pierre d’Angle cache plus d’un secret, dont le plus grand s’appelle La Catastrophe, une lande au sud de l’île frappée de tabou.



Il y a beaucoup de choses bien dans cet Art du Naufrage, aussi commençons par les autres : je ne suis sans doute pas le seul à grincer des dents à découvrir du roman jeunesse réédité en poche « tous âges » sans la moindre mention. Certes, je suis le premier à reconnaître les grandes qualités des romans jeunesse, tant sur le fond que la forme, mais je pense qu’on aborde pas un livre de la même façon, ni avec les mêmes attentes, selon son étiquette. Force est de constater que régulièrement, L’Art du Naufrage verse dans des façons typiquement jeunesse, tant dans les rebondissements que la manière de les raconter, et que le lecteur plus chevronné aurait apprécié un peu plus de maturité ou de complexité.
Néanmoins, qu’on soit rassuré, Pascale Quiviger sait fréquemment faire preuve de finesse, justifiant cette frontière floue du young adult, entre ellipses, énigmes longtemps en suspens ou secrets à mots couverts. La naissance du sentiment entre Thibaud et Ema se fait tout en douceur, tout deux nigauds et butés, incapables d’admettre la réalité. De même pour les origines d’Ema, qu’on devine, recompose avant qu’elle ne les avoue.
Les scènes de navigation sont très faciles et agréables à suivre, et le quotidien bien rendu, entre routine des jours calmes et drames nés de la course urgente. L’échouage du navire sur les eaux sombres est prometteur d’une noirceur à venir.

La seconde partie se consacre à la (re)prise de pouvoir de Thibaud. Par le biais du prince, longtemps parti, et d’Ema l’étrangère, les lecteurs découvrent le petit royaume, ses spécificités, et son noir secret. Le couple diabolique composé du prince Jacquard et sa mère Sidra, la belle-mère de Thibaud, est digne des méchants de contes de fées. Sidra m’a rappelé la sorcière, mère de Bedlam/Blackmore dans « La complainte des landes perdues » de Jean Dufaux et Rosinski, et on découvrira qu’elle est pire encore, incarnation du mal qui ronge le royaume.
L’espoir va en dents de scies. Si les amoureux peuvent se raccrocher l’un à l’autre, les difficultés, les traditions, les torts à redresser vont épuiser Thibaud, et son épouse va devoir l’épauler pour qu’ils s’en sortent. Son refus de révéler la malédiction de Pierre d’Angle à Ema l’empêchera d’être présente pour le sauver de lui-même. Là encore, le lecteur féru de contes sentira venir le danger à cent lieues, et il faudra se laisser entraîner dans le charivari du couronnement et de la tournée royale pour essayer de l’oublier un temps.
Il y a foule de personnages, et pour une fois la liste en annexe n’est pas de trop, tant entre l’équipage et la maison royale, l’usage des seul prénoms est parfois source de confusion. Thibaud, dans son oeuvre de réforme, promeut certains de ses matelots, son infirmier moins obtus que le chirurgien... tout comme Ema rappelle que les femmes sont autrement plus sages et compétentes que les hommes pour guider le royaume. Le message féministe irrigue ainsi tout le volume, opposant la sagesse des femmes à l’emportement des hommes.

Tout cela, sur le fond comme la forme, n’a pas été sans me rappeler tant « l’assassin royal » de Robin Hobb que les « Chroniques de Zi » de Jean-François Chabas : peu de fantastique initial, une écriture légère, facile à suivre mais pas simpliste, et peu à peu les dangers et les soucis qui s’amoncellent, jusqu’au drame. On est moins dans la fantasy que le conte, la magie est là, en filigrane, sans dire son nom, et inspire davantage de crainte que d’envie.

Le fin de ce premier tome est à la fois un soulagement et l’annonce de nouveaux malheurs, de dilemmes psychologiques seulement esquissés (la perte d’un enfant) dont la noirceur et les ramifications remueront, pour le coup, sans doute davantage les adultes que les plus jeunes.

Le tome 2 est déjà disponible en poche et le 3e est prévu pour février 2024.


Titre : L’Art du Naufrage
Série : Le Royaume de Pierre d’Angle, tome 1/4
Autrice : Pascale Quiviger
Couverture : Aurélien Police
Éditeur : Folio (édition originale : Le Rouergue, épik, 2019)
Collection : Fantasy
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 725
Pages : 490
Format (en cm) : 18 x 11 x 2
Dépôt légal : janvier 2023
ISBN : 9782072999123
Prix : 9,70 €


Prix Millepages 2019
Prix Elbakin 2019


Nicolas Soffray
16 décembre 2023


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Couverture originale au Rouergue, collection épik, par Patrick Connan



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