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Dictopia
créé par Jérémy Partinico, illustré par Yoann Brogol
Subverti, avril 2022

Soyez prudents ! La Résistance vous a confié un message de la plus haute importance. À vous maintenant de le diffuser, lettre par lettre, mot par mot… Ainsi se répandra la révolte face à l’oppresseur. Mais attention aux yeux qui vous entourent, aux délateurs cherchant à vous faire échouer dans votre mission. Vous avez si peu de temps…
Et chaque lettre compte désormais…



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Première excellente nouvelle, « Dictopia » est un jeu dont les règles s’apprennent et se transmettent en quelques minutes. Elles sont parfaitement claires et rédigées pour se mettre au service d’une mécanique simple mais très futée.
Le jeu propose des cartes à double entrée que l’on peut combiner : les voyelles sont au bas de la carte, les consonnes sur le haut. Aux joueur.euse.s d’harmoniser astucieusement leurs 8 cartes pour faire apparaître le mot qui rapportera le plus de points.

Mais comment ? Le mot le plus long peut être ?

En effet, plus on utilise de cartes plus on marque de points, a priori… mais il y a les yeux. Ces yeux qui nous observent tel Big Brother who’s watching you. Des yeux présents sur les cartes en bas à droite de chaque lettre qui posent la première contrainte et non des moindres. Les dos de carte possède un œil avec un nombre en son milieu. Le dos de la pioche restante après la distribution des 8 cartes aux participant.e.s impose donc le nombre exact d’yeux que doit comporter votre mot pour marquer 3 points supplémentaires. Une contrainte au cœur de la mécanique. Par exemple, un mot de 6 lettres rapporte 6 points mais si la contrainte d’yeux est de 7, il sera ardu de faire un mot de 6 lettres avec un nombre d’yeux aussi réduits pour remporter les 3 points de bonus.

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Le jeu se joue en 5 manches, la première des manches propose un galop d’essai sans entrave particulière en dehors du respect du nombre d’yeux. Puis cela se corse, puisque dès le 2ème tour une mission vous est assignée.
Un second set de cartes apporte son lot facétieux de propositions : trouver un mot ayant un rapport avec le corps humain, les animaux, une alternance de voyelles et consonnes, etc. Sans être obligatoire, la mission pourra vous rapporter des points supplémentaires, surtout qu’au 5ème tour vous en aurez 2 pour le rush final.

Et toutes ces contraintes sont à gérer en 1mn30 secondes !
C’est tendu, très tendu en si peu de temps. Et il se pourrait même que vous ayez à justifier le choix de votre mot pour que les adversaires acceptent sa correspondance avec la mission.

Voilà un chouette jeu, sans prétention mais très nerveux et malin. Un énième jeu de lettres pourraient gloser certain.e.s. Mais derrière ses mécaniques classiques de placement de lettres et d’objectifs à atteindre, « Dictopia » a le mérite d’ouvrir le champ réflexif autour de l’écrit et du langage de manière plus globale.

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Déjà par son aspect graphique de lettres capitales d’imprimerie en blanc sur fond noir à la manière d’une vieille machine à écrire Underwood, les voyelles semblant usées par le temps qui court et l’ambiance oppressante de la dictature dystopique servant de décor narratif. Un clin d’œil à George Orwell et son « 1984 », à la fois sur la forme et sur le fond.

Puisque rien ne vous empêche d’utiliser tous ces mots de la novlangue, désormais largement utilisée par nos politiques de tous poils et de tous horizons qui pratiquent déraisonnablement les oxymores sans vergogne aucune. Et même sur des sujets que l’on semble prendre à cœur mais qui sont au final négligés et toujours repoussés. Analysez donc le terme « développement durable » dont l’utilisation ne choque plus personne aujourd’hui…
Je me permets de vous renvoyer à l’excellent livre de Bertrand Meheust, « La Politique de l’oxymore » aux éditions Les Empêcheurs de Penser en Rond (mars 2009), qui alertait sur l’usage de l’oxymore pour paralyser les masses et éviter ainsi toute opposition et toute contestation idéologique.

Cette création de troncations rapides et efficaces héritées du monde publicitaire pour caséifier tout un chacun, permet d’empêcher tout débat d’idées et c’est redoutablement efficace. Cela permet d’aliéner les foules et de maintenir des gouvernances de la peur dans lesquelles les controverses de fond n’ont plus cours. Ce qui primera sera la punchline, c’est-à-dire le bon mot. Si vous ne l’avez pas vu, l’excellent film « Ridicule » de Patrice Leconte est un bijou du genre. Pour un seul mot, un bon comme un malheureux, les réputations se font et se défont à la cour de Louis XVI.
La maîtrise de la langue et de l’esprit à travers les joutes verbales et les talents oratoires est un pouvoir qui ne date pas d’hier. Au lieu de fédérer et de transmettre, la langue peut cliver, marquer une appartenance, un milieu social. Les accents sont raillés, la glottophobie est légion, etc…

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L’on croisera aussi l’irremplaçable Perec et sa disparition, métaphore à travers l’absence de « e » dans son livre sur la Shoah. Ainsi que d’autres jongleries avec les lettres soit en les alternant, soit en ayant l’interdiction de les utiliser 2 fois.

Les passerelles entre livres, films et jeux sont passionnantes, tisser des liens entre les cultures et les milieux est prépondérant. Continuer à cliver serait fermer la porte à un public qui ne peut aller vers les livres qu’à partir du jeu.
Au cas où vous n’auriez pas mis la main sur l’excellent livre de Laélia Véron « Le français est à nous », précipitez-vous. Elle offre aussi des podcast savoureux, si vous la ratez… c’est que vous le voulez bien !

« Dictopia » permet une expérience et une réflexion sur notre monde, le rapport de nos sociétés au langage, à son pouvoir. Et qu’il soit édité par les éditions toulousaine Subverti n’a rien d’étonnant au vu de leur politique éditoriale où chacun de leurs jeux parle de l’état du monde et ouvre le champ des possibles.

Découvrir « Dictopia » par l’auteur Jérémy Partinico lui-même au festival l’Alchimie du jeu de Toulouse fut un moment éminemment sympathique et chaleureux. Nous avons fait dédicacer notre boîte, gravant dans le carton cette rencontre ludique, et avons ensuite enchaîné les parties à 2, mais aussi à 3 ou 4, entre amis et collègues. Le jeu est immédiatement fédérateur et reçoit un franc succès à chaque sortie.
Il est facile à prendre en main, à partager, et possède le mérite de nous faire nous questionner, subtilement sur nos sociétés et notre rapport à la langue et au langage.

« Dictopia », entre dictature, dystopie, utopie et totalitarisme, rien que pour son titre tronqué, interroge sur la liberté et l’insouciance à jamais perdues…
Un versant très rusé pour un jeu de lettres qui par sa mise en abîme interroge la langue et son pouvoir.
Brillant…


Dictopia
Type : jeux de lettres, cartes, objectifs
Âge : 10 ans et +
Nombre de joueurs : 1 à 7
Durée d’une partie : 15 min
Auteur(s) : Jérémy Partinico
Illustrateur(s) : Yoann Brogol
Éditeur : Subverti
Format de la boite (en cm)  : 10,5 x 13,5 x 2,5
Date de sortie : avril 2022
Prix public conseillé : 18€

Contenu de la boite :
- 60 cartes lettres
- 20 cartes Mission
- 1 bloc de score
- 1 règle de jeu


Illustrations © Subverti


Michael Espinosa
Christelle Espinosa
1er juin 2022



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