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Rendez-vous demain
Christopher Priest
Denoël, Lunes d’encre, traduit de l’anglais (Grande-Bretagne), science-fiction, 361 pages, avril 2022, 22,50 €


Deux frères jumeaux, Chad et Gregory Ramsey, dans les années 2050 marquées par le réchauffement climatique : le premier est profiler pour la police, le second journaliste. Deux autres frères jumeaux, dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle, Adler et Adolf Beck : le premier est glaciologue, le second chanteur d’opéra. Quel point commun entre ces deux fratries gémellaires ? Toutes deux sont occasionnellement victimes d’un phénomène d’ « intrusion », des instants de saisissement au cours desquels des voix s’adressent à elles. Une pathologie psychiatrique ? Pas impossible, et peut-être une maladie héréditaire dans la mesure où l’on découvre, au fil du roman, que les uns sont les descendants des autres. Et si le futur n’est pas encore écrit, le passé, lui, l’a bel et bien été, et reste encore à redécouvrir. Ainsi – le lecteur pourra le vérifier – l’un des protagonistes du roman, Adolf Beck, non seulement a réellement existé, mais en sus est resté dans l’Histoire comme la victime d’une fameuse erreur judiciaire ayant conduit l’Angleterre à revoir ses usages en matière de droit pénal. Mais Christopher Priest nous fait aussi découvrir, de manière assez pédagogique, l’authentique et complexe histoire de la science météorologique telle qu’elle s’est construite au fil des décennies. Mais quand, dans l’alternance d’une double narration se déroulant tantôt au dix-neuvième siècle et tantôt au vingt-et-unième, Chad Ramsey se fait implanter dans un os du crâne une « plaque de graphène » lui permettant de communiquer en temps réel, comme par télépathie, avec ses collègues policiers, les choses se compliquent, et pas forcément en bien.

« La nanoplaque avait fait de lui un cybergadget, et maintenant il était un cybergadget sous tension. »

Pas forcément en bien, car un tel gadget apparaît au fil de ce roman comme une perpétuelle source d’incohérences. Nul besoin d’avoir l’esprit critique pour être heurté sans cesse par les facilités et le manque de rigueur de Christopher Priest à ce sujet. Par exemple le fait que ce matériel soit au cours d’un simple stage quasiment implanté de force, invraisemblance « balayée » par l’auteur en précisant que les participants auraient signé dans le contrat de stage une clause le permettant… comme si on signait des contrats avant chaque stage de formation. Priest semble hélas prendre ses lecteurs pour des imbéciles, tout comme ses personnages qui auraient fatalement tiqué sur une clause prévoyant quelque modification corporelle que ce soit. Ensuite, ce gadget constitue une telle révolution scientifique, avec des conséquences potentielles plus importantes encore sur les sociétés que celles des réseaux dits sociaux, que l’on ne peut imaginer un tel instant qu’aucun d’entre eux n’en ait jamais entendu parler. L’auteur s’emmêle d’ailleurs plus encore les pinceaux quelques chapitres plus loin en ajoutant que ce gadget était connu depuis longtemps des gamers : le lecteur croit rêver. Apparaît ensuite un ajout inutile et presque puéril : la fameuse plaque de graphène permet également de capter les chaînes télévisées, les stations de radio, ou de faire office de navigateur internet, l’auteur se gardant bien d’expliquer comment les images apparaissent directement dans le cerveau. S’ensuivra pour Ramsey la possibilité (inexpliquée) d’enregistrer grâce à la plaque de graphène ses inexplicables phénomènes d’intrusion, l’apparition (inexpliquée) de dates sur ces fichiers, dates remontant parfois à bien avant sa naissance, et donc bien avant la conception de cette technologie, la possibilité (inexpliquée) pour le protagoniste de choisir ces dates pour se projeter à volonté dans le passé, et l’intrication (inexpliquée) de la plaque de graphène avec le code ADN des uns et des autres. On notera au passage l’invraisemblance de la saisie manuelle du code génétique d’un individu (plus de trois milliards de caractères à saisir… ) et plus globalement de carences scientifiques hélas trop criantes chez l’auteur, qui, en mettant en scène un virtuose de l’informatique ouvrant le capot de l’ordinateur pour changer des pièces et des branchements, donne l’impression quelque peu gênante qu’il confond l’informatique contemporaine avec l’électronique des années soixante.

« Rendez-vous demain  » donne donc l’impression qu’à partir de deux éléments, le réchauffement climatique et l’histoire réelle d’une fameuse erreur judiciaire du siècle précédent, l’auteur a souhaité écrire un roman en cherchant à les mêler à ses thématiques récurrentes et à les intriquer artificiellement à l’aide d’un artefact technologique. Malheureusement, ce gadget qui avec ses changements de caractéristiques impromptus apparaît non pas une fois, mais à de multiples reprises, comme un Deux ex-machina d’une maladresse trop visible, dessert le récit plus qu’il ne le renforce : la technologie fonctionne, mais la mécanique du roman grippe sans cesse. Ce qui pourrait encore passer si cette mécanique ne grippait pas également par ailleurs. Car ces énormes ficelles ne sont pas les seules. Une fois encore, pas besoin d’être un lecteur excessivement critique pour se poser bien des questions. Pourquoi Ramsey croit-il que Beck a été condamné dans un pays nordique ? Pourquoi les employeurs se mettent-ils subitement à remonter jusqu’à plusieurs générations en arrière les antécédents familiaux de leur personnel et à modifier leurs conditions sur de tels critères ? Pourquoi impose-t-on à Ramsey cette technologie révolutionnaire alors que l’on s’apprête déjà à le licencier ? Pourquoi (et par quel miracle) Ramsey dispose-t-il toujours après son licenciement d’un accès aux bases de données policières ? Pourquoi peut-on penser qu’un « profiler » serait à même d’interpréter mieux que quiconque les données climatologiques et botaniques d’une multinationale ? Pourquoi une proposition de ce type lui arriverait-elle par l’intermédiaire d’un informaticien de sa connaissance ? Une seule réponse à ces questions et à bien d’autres encore, et toujours la même : pour les besoins de l’histoire. “La raison pour laquelle la police d’il y avait un siècle et demi avait pu penser que les vêtements d’Adolf méritaient d’être conservés demeurait un mystère”, écrit Christopher Priest. Ce n’est hélas pas la seule invraisemblance qu’il est incapable de justifier, et qu’au lieu de chercher à faire oublier il souligne avec une maladresse de débutant.

Mais nous ne voudrions pas écrire une chronique à charge. Il faut glisser sur ces défauts récurrents pour entrer dans l’imaginaire de Priest et se laisser emporter par ce récit très dual : deux fratries de jumeaux, deux mondes potentiels, celui du réchauffement climatique et celui d’une nouvelle glaciation, deux récits parallèles mais fondamentalement liés, celui du dix-neuvième et celui du vingt-et-unième siècle. Dichotomie également dans la manière de voir les choses, tout autant dans le domaine scientifique que dans le domaine judiciaire, avec les éléments que l’on accepte ou que l’on refuse, ceux que l’on occulte volontairement ou non, ceux que l’on est capable de prendre en compte et ceux devant lesquels on reste aveugle. En ce sens, « Rendez-vous demain » est l’histoire de deux mondes perpétuellement intriqués, de deux réalités parallèles mais aussi superposées, deux réalités qui sont peut-être une seule réalité vue différemment au prisme de nos biais cognitifs.

On trouvera dans ce « Rendez-vous demain » bien des échos de l’œuvre priestienne, le jeu avec le temps, les hypothèses alternatives et la gémellité évoquant en tout premier lieu « La Séparation », roman auquel l’auteur fait manifestement référence en mettant en scène, sans que cette découverte ne vienne contribuer à la trame romanesque, un avion militaire de la seconde guerre mondiale retrouvé dans un glacier. Par ces résonances avec d’autres de ses œuvres, ce « Rendez-vous demain  » pourra intéresser les aficionados de Christopher Priest, un auteur singulier qui, s’il ne parvient pas à chaque fois à convaincre, suscite toujours l’intérêt.


Titre : Rendez-vous demain (Expert Me Tomorrow, 2022)
Auteur : Christopher Priest
Traduction de l’anglais (Grande-Bretagne) : Jacques Collin
Couverture : Anouck Faure / Studio Denoël
Éditeur : Denoël
Collection : Lunes d’Encre
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 361
Format (en cm) : 14 x 20,5
Dépôt légal : avril 2022
ISBN : 9782207163689
Prix : 22,50 €



Christopher Priest sur la Yozone :

- « Conséquences d’une disparition »
- « L’Été de l’infini »



Hilaire Alrune
3 juin 2022


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