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À rebrousse-temps
Philip K. Dick
J’ai Lu, n° 613, traduit de l’anglais (États-Unis), science-fiction, 254 pages, mars 2022, 7,90 €


L’avenir décrit par Philip K. Dick est sous l’emprise de l’effet Hobart : le temps s’écoule à l’envers. Du moins, une partie des processus naturels que l’on croyait auparavant immuables ont cessé de suivre la très classique flèche du temps pour repartir à rebours. Les vivants ont cessé de vieillir : ils rajeunissent. Dans les cimetières, le processus de décomposition s’est inversé : un des personnages, hypersensible, a l’impression d’y entendre d’incessants frémissements souterrains : “Bientôt, d’autres deviendront à leur tour des anciens-nés. Leur chair et leurs éléments organiques refluent et se rassemblent déjà, s’efforcent de retrouver leur structure d’antan.” On exhume les défunts revenus à la vie. Mais si la mort a tiré sa révérence, on continue néanmoins à disparaître, car le processus de rajeunissement se poursuit jusqu’au retour au néant.

Ce qu’est exactement cet effet Hobart, quelle peut en être la cause, l’auteur se gardera bien de le préciser. Quelques allusions à ce mystérieux phénomène et au scientifique qui l’a décrit ne permettront pas d’en savoir plus. Le temps s’écoule à l’envers, mais sur certains points seulement : si, dans ce futur imaginé par Philip K. Dick, on allume des mégot pour défumer des cigarettes qui peu à peu s’allongent et que, lorsqu’elles sont redevenues intactes, l’on range dans leurs paquets d’origine, si on y poursuit des grossesses à l’envers, si on y dévictualise et dégurgite au lieu de manger, si on ne se dit pas bonjour mais au-revoir, pour le reste, le lecteur ne sera pas perdu, car l’intrigue n’évolue pas à rebours mais selon une chronologie très classique. L’effet Hobart apparaît donc avant tout comme le prétexte à la résurrection des morts, et les autres éléments rattachés à ce phénomène de rebrousse-temps apparaissent comme des épiphénomènes venant donner un soupçon d’excentricité à un récit par ailleurs assez classique. Une idée de rebrousse-temps peu poussée, donc, mais qui toutefois sera reprise quelques années plus tard par Brian Aldiss dans « Cryptozoïque  », et au début des années quatre-vingt-dix par Martin Amis dans « La Flèche du temps ».

« Je crois que le meilleur argument est celui du libre arbitre. Le droit civil considère les anciens-nés comme la propriété des vitariums qui les ont revitalisés. Toutefois, ce n’est pas en accord avec la théologie, aux yeux de laquelle on ne peut pas posséder un être humain, ancien-né ou nouveau-né, puisque l’un comme l’autre possèdent une âme. »

Qui dit résurrection dit, quelque part, religion. Nul étonnement donc si le roman débute dans un cimetière où gît – transitoirement – un individu dont les thèses et la renommée pourraient bien contrecarrer les visées de Ray Roberts, évangéliste fumeux du non moins fumeux culte Udi. Cet individu n’est autre que le créateur du culte, l’Anarque Thomas Peak (1921-1971, du moins jusqu’à sa résurrection), personnage de fiction apparaissant comme l’émule et l’avatar d’un personnage réel, lui aussi mentionné dans le roman, l’évêque épiscopalien James Pike (1913-1969), grand ami de Philip K. Dick dont il est abondamment fait mention dans les « Invasions divines  », la biographie de Dick par Lawrence Sutin. Mais là où le bât blesse, c’est que dans ce domaine les défunts sont la propriété de ceux qui, dès les premiers signes de vie, s’apprêtent à parachever leur résurrection dans des « vitariums », sorte de version inverse et médicalisée des funérariums. On comprend dès lors qu’à l’aspect théologique et politique vient s’ajouter une ambiance de thriller, avec des luttes d’influence et des embuscades pour s’assurer de la possession de l’Anarque, mort, vif, ou en cours de résurrection.

« La Bibliothèque n’a pas pour tâche d’étudier et d’apprendre par cœur des faits : son rôle consiste au contraire à les effacer. »

Sébastian Hermès, un ancien-né, propriétaire du vitarium et propriétaire au regard de la loi du défunt Anarque, n’est pas prêt à lâcher une affaire qui pourrait lui rapporter gros. Comme souvent dans les romans de Philip K. Dick, les protagonistes essentiels sont des individus ordinaires : c’est le cas pour Sébastian, Hermès, c’est aussi le cas de son épouse et du policier qui leur vient en aide. Et fort heureusement car ils n’auront pas seulement affaire à l’église Udite, mais aussi au Conseil des Oblits, une congrégation infiniment puissante qui s’est alignée sur le flux rétrograde du temps et ne demande qu’à effacer des pans entiers des productions de l’esprit humain. Dont celles du fort peu regretté Thomas Peak dont l’imminente résurrection les révulse ”Juste au moment où nous parvenons à éradiquer les ultimes exemplaires de son livre”, se lamente l’un d’entre eux, “ voilà que Peak réapparaît pour en écrire d’autres ! Et nous craignons que ces futures œuvres ne soient encore plus malfaisantes, plus révolutionnaires et plus destructrices.”

« Le sacrement ne pouvait pas exister sans drogues hallucinogènes : aussi, à l’image de la Native American Church amérindienne à laquelle il ressemblait, la pratique du culte dépendait entièrement de la disponibilité du stupéfiant, sans parler de la légalité. (…) En ce qui concernait l’expérience udi elle-même, des rapports significatifs, fondés sur des témoignages directs provenant d’agents infiltrés, affirmaient de façon catégorique que cette fusion mentale collective était réelle et non point imaginaire. »

Si l’on est à l’évidence dans une critique féroce du monde contemporain, on est aussi dans un roman de Philip K. Dick. D’où l’usage des drogues, comme cette grenade au LSD avec son antidote, et l’apparition dans ses brumes, ou dans la réalité (en un vertige tout à fait dickien) d’un ressuscité en train de re-mourir. D’où les fameuses « filles aux cheveux noirs » omniprésentes dans son œuvre, d’où un détecteur d’ondes céphaliques, d’où un mécanisme omniprésent jamais défini nommé le « strubile », d’où un aliment également omniprésent et mystérieux, le sogum, qui se décline en boisson festive, l’« esprit de sogum », d’où le conapt, d’où les concepts d’entropie et de néguentropie, d’où un simulacre représentant un homme de loi. Et bien des références comme souvent chez Philip K. Dick, Sébastien Hermès mentionnant Tolkien (comme un des protagonistes d’« Au bout du labyrinthe »), d’autres personnages citant des poètes comme James Stephens, mais appelant aussi à la rescousse théologiens et métaphysiciens (Boèce, Scot Erigène, saint Bonaventure, saint Augustin, Thomas d’Aquin). Si Leibniz, Kant et Spinoza, sont également mentionnés, si les théories anciennes sont là également, avec la forme (eidos) et la corruption de la forme, l’anti-eidos, l’eidolon, ici encore comme dans « Au bout du labyrinthe », que ceux qui ne goûtent pas les classiques se rassurent : on y trouve aussi lla réédition d’un poète anglais du XVIIème siècle reliée en peau de chnoufle vénusien”, une thèse sur les origines psychogéniques de la mort par météorite, attribuée à un certain Lance Arbutnhot qui s’avèrera doublement fictive, et aussi, en écho au traité religieux de Spectowsky (titré « J’ai ressuscité à mes moments perdus et vous le pouvez aussi » d’« Au bout du labyrinthe ») , le traité religieux de l’Anarque, « Dieu dans une boîte », témoignant tout autant du sens de la dérision de Philip K. Dick que de son goût pour les théologies parallèles.

« Une présence sombre et palpitante, qui pulse comme un cœur gigantesque. Un battement puissant, assourdissant, qui s’amplifie et qui s’affaiblit, qui enfle et qui retombe. Cette présence est furieuse. Elle consume tout ce qu’elle désapprouve en moi… Et dans le rêve, il semble que je me résume à ça.  »

On est donc bien dans un roman de Philip K. Dick. Sans doute pas l’un des tout meilleurs, parce que certains des dialogues semblent à la fois tronqués et peu crédibles, parce que la mécanique façon thriller ne fonctionne pas toujours, parce que le principe du rebrousse-temps est difficile à faire apparaître de manière cohérente. Mais si l’on est bien dans un récit dickien, on pourrait rapprocher, dans ses intentions, « À rebrousse-temps » de « Brèche dans l’espace ». Sous des aspects de science-fiction, l’un et l’autre traitent de problèmes très contemporains. Le temps qui avance dans un sens chronologique mais des pans entiers de la société qui régressent : il est bien difficile de ne pas voir dans cette mise en scène à double-sens le paradoxe de la société américaine alors observée par Philip K. Dick .Une Amérique qui se veut le phare du monde mais qui est aussi en proie à un perpétuel mouvement rétrograde, une Amérique qui avance à grands pas et qui par moments subitement régresse, avec son capitalisme incontrôlé (on monnaie même les défunts), l’oubli et l’occultation volontaire de la science et de la culture, les bibliothèques elles-mêmes devenant le bras armé de la mise à l’index, des autodafés qui ne disent pas leur nom, et de la guerre faite à la mémoire et à la connaissance. Des maux dont souffre cette société américaine des années soixante et dont elle souffre toujours soixante ans plus tard, après une formidable résurgence motivée par un président à cravate rouge qui apparaît comme un personnage éminemment dickien, emblème d’une Amérique à rebrousse-temps qui n’en finit pas de saborder ses propres acquis.


Titre : À rebrousse-temps (Counter Clock World, 1967)
Auteur : Philip K. Dick
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Michel Deutsch
Couverture : Studio J’ai Lu AkuMimpi d’après Shutterstock / Marina Stamatova / MITstudio
Éditeur : J’ai Lu (édition originale : [Opta], 1968)
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 613
Pages : 254
Format (en cm) : 11,1 x 17,7
Dépôt légal : mars 2022
ISBN : 9782290365502
Prix : 7,90 €



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Hilaire Alrune
7 mai 2022


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