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Rookhaven, tome 1 : Les Monstres de Rookhaven
Padraig Kenny
Lumen, roman (Irlande), fantastique, 375 pages, janvier 2022, 16€

Dans la forêt proche du village de Rookhaven, il y a un manoir, dissimulé aux yeux des humains. La jeune Mirabelle y vit avec sa « famille » peu ordinaire, ses oncles Enoch et Bertram, capables de devenir chauve-souris et ours, sa tante Eliza faites d’araignées, les jumelles Dotty et Daisy maléfiques sous leur visage d’ange... Et Olibrius qui voyage par des portails, leur ramenant du monde entier objets et mets exotiques, pour changer de leur régime à base de viande crue livrée par l’épicier du village, au nom du Pacte scellé il y a des décennies : les monstres restent dans le manoir, les hommes dans leur village.



Mais voilà, dans le monde extérieur, il y a eu une guerre, au loin, des hommes y sont partis et n’en sont pas revenus, la nourriture n’est plus aussi abondante mais rationnée... Et deux orphelins, Tom et Jem, fuyant sur les routes, se faufilent dans un accroc du voile magique et viennent trouver refuge au Manoir. Échappant aux plates-bandes de plantes carnivores gardiennes, ils sont recueillis par Mirabelle, qui les impose à sa Famille tout en les mettant en garde. Tom fera les frais de sa trop grande curiosité. Le temps de sa convalescence, Jem suivra Mirabelle et nous découvrirons à ses côtés le danger qui les menace tous.
Freddie Fletcher, le fils de l’épicier, est le 4e ado de cette histoire. Il est l’un des rares, avec son père et le médecin du village, à pouvoir franchir le voile magique pour faire les livraisons. Malgré la gentillesse de Mirabelle, et en dépit des attentions pressantes des jumelles, il garde ses distances.
Dans sa famille, la joie n’est pas au beau fixe : l’ombre de son frère, mort à la guerre, plane en permanence. Tout ce que lui transmet son père, le métier, aurait dû revenir à James.

Padraig Kenny fait se télescoper trois groupes aux lourds secrets : une famille de monstres magiques finalement pas si effrayante, deux orphelins brisés par la guerre et la misère, et une communauté qui ploie sous les restrictions bon gré mal gré. Tous cachent des fêlures, que l’arrivée d’un mystérieux personnage, Mr. Pheeps, qui fait froid dans le dos de Freddie, une autre sorte de monstre qui exacerbe les peurs des villageois pour les retourner contre le Manoir.

« Les Monstres de Rookhaven » répond parfaitement à la formule « les monstres ne sont pas ceux que l’on croit ». On y découvre, autour des interrogations de Mirabelle, un Enoch vampire et chef de famille épuisé par le poids d’un secret et d’une promesse, digne des plus grands drames classiques, essayant d’échapper aux questions légitimes d’une jeune fille à qui on a toujours tu la vérité sur ses origines et les règles établies « pour son bien ». La prime de toute, celle de ne pas libérer Goret, le plus ancien des monstres, bien différent de ce qu’on se figure. A lui seul, sans doute, entre son apparence et son pouvoir, Goret concentre tout le paradoxe du « monstre » : effrayant parce qu’inconnu, dangereux parce incompris.

On y voit également une paisible communauté, poussée à bout par les dommages collatéraux d’une guerre lointaine, chercher un bouc émissaire à ses malheurs. On frémira au pouvoir de Mr Pheeps, qui instille dans ses paroles mielleuses le fiel d’une colère aveugle pour lancer la population dans un mouvement de foule aveugle et destructeur. Il espère parvenir à ses fins, et même apaiser sa faim, puisqu’il dévore les âmes des créatures magiques.
Si l’auteur ne nous avait pas d’abord montré toute « l’humanité », la normalité des habitants du manoir, sans nul doute Pheeps aurait pu passer, dans tout autre récit, pour un héros, un saint exorciste. Mais à le découvrir par les yeux de Freddie, on ne voit qu’une autre sorte de prédateur, plus cruel et sans scrupules.

Après un affrontement final très intense, Mirabelle obtiendra quelques réponses, mais il faudra patienter un peu pour tout éclaircir, dans « Les Ombres de Rookhaven », à paraître très bientôt.

La littérature jeunesse n’est jamais plus belle que lorsqu’elle laisse à son lecteur le soin de deviner, de supposer, de comprendre seul, sans tout expliquer, pré-mâcher. On avait déjà trouver ces qualités dans « Les Orphelins de métal », on n’est donc pas surpris, mais ravis de retrouver la plume de Padraig Kenny. Ce nouvel ouvrage traduit par Lumen est de plus magnifique, avec une couverture non glacée très agréable au toucher, et les illustrations d’Edward Bettison, qui oscillent entre conte de fées et cauchemar dans un noir & blanc d’une grande puissance évocatrice.

Une pépite comme on aime en lire, à la fois terrifiant et très humain.


Titre : Les Monstres de Rookhaven (the monsters of Rookhaven, 2020)
Série : Rookhaven, 1/2
Auteur : Padraig Kenny
Traduction de l’anglais (Irlande) : Julie Lafon
Couverture et illustrations : Edward Bettison
Éditeur : Lumen
Pages : 375
Format (en cm) :
Dépôt légal : janvier 2022
ISBN : 9782371023291
Prix : 16 €



Nicolas Soffray
16 mars 2022


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