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Wyld, tome 1 : La Mort ou la Gloire
Nicholas Eames
Bragelonne, roman (Canada), fantasy, 571 pages, octobre 2019, 18,90€

Clay Cooper a pris sa retraite de mercenaire et mène une vie paisible. Quand Gabriel, l’ancien leader charismatique de sa bande, aux allures de clodo, vient l’implorer de reformer de groupe pour aller tirer sa fille du pire guêpier imaginable, il hésite. Même aux temps de leur jeunesse, de leurs succès, ç’aurait été du suicide. Mais sa propre fille touche la corde sensible, alors il va aider son vieil ami.
Avant tout, il s’agit de retrouver les autres. Moog le mage s’est lancé dans la production de Viagra magique, Matrick le filou s’est marié à une princesse mais sa couronne lui pèse douloureusement, quant à Ganelon le berserker, c’est... compliqué. Disons que les autres l’ont lâché lorsqu’il a été arrêté et condamné à la pétrification. Ah, et puis il faut aussi récupérer Vellichor, l’épée magique de Gabriel, qu’il a laissée en gage à leur ancien manager, le même qui lui a piqué sa femme...
Ces premières difficultés surmontées, il n’y aura plus qu’à traverser une forêt remplie de monstres sanguinaires pour aller afffronter une horde innombrable de ces mêmes monstres, unis par Lastleaf, l’un des derniers druines immortels bien décidé à réasservir l’humanité.
Une broutille.



Nicholas Eames croise trois grandes idées dans son Wyld : une aventure de retraités, de vieilles gloires désormais encroutées, ayant du bide et mal au dos ; tous les archétypes du jeu de rôles, y compris ses excès ; et enfin une influence du monde des groupes de rock. Si les deux premières suffisent à écrire une histoire sympathique, cette dernière lui donne une sonorité supplémentaire loin d’être déplaisante.
Tout le vocabulaire autour des mercenaires est emprunté à celui du rock : les groupes sont des « roquebandes » (une graphie très bien trouvée par Olivier Debernard), avec un manager pour leur trouver des missions, des contrats, des tournées dans le Wyld pour en rapporter des monstres à exhiber... Et un nom. Eux étaient Saga, une roquebande de légende qui marque l’imaginaire des jeunes qui ont pris leur suite. Tous les noms font écho à ceux de groupes de rock ou de metal, et le choix de garder les anglicismes renforce cette sensation immersive. Ils ont un grand festival où les bandes se retrouvent une fois l’an, à mi-chemin entre le Hellfest et le salon professionnel, où ça boit, ça fume, ça baise et ça se bat. Parfois tout en même temps.
Tout cela est bien amené, et cela permet de comprendre rapidement l’atmosphère qui entoure les roquebandes, la ferveur populaire, les regrets des anciens devant le bling-bling des jeunes aux tournées moins dangereuses mais plus rémunératrices... le parallèle fonctionne à merveille, sans que la surcouche lexicale ne devienne trop prégnante et fatigante à la longue.

Une grande partie de l’humour tient évidemment dans le retour des légendes, ce « revival » aux articulations qui coincent. C’est pas Hallyday-Mitchell-Dutronc sur scène, mais ces vieilles canailles (de 40-45 ans, hein, mais l’aventure ça use) se défendent plutôt pas mal, grâce à un Ganelon qui a su rester bien frais. L’auteur use d’une trame certes usée et mille fois rapiécée mais efficace : la reconstitution de l’équipe, et le cruel tableau d’où chacun est tombé : Matrick est un roi cocu que sa femme veut tuer, Moog est à moitié timbré et vend des potions contre les pannes de virilité... d’autres personnages viendront se joindre à eux, notamment un mort-vivant immortel qui assurera le rôle de barde, bien pratique puisque gimmick, Saga n’a jamais pu conserver son barde en vie plus d’une mission...

L’auteur puise abondamment dans les poncifs du jeu de rôle pour les ressorts de son intrigue, multipliant les passages obligés et les raccourcis scénaristiques comme un Maître du Jeu parfois débordé par les excès de ses joueurs. Ainsi le long et périlleux trajet à travers le Wyld est-il en grande partie évacué grâce à un véhicule volant bien pratique, et se retrouver à 5 contre une horde est solutionné par d’opportuns portails magiques qu’on-croyait-désactivés-pour-toujours et qui permettent en un chapitre de se débarrasser d’un méga-boss et de rameuter une armée. C’est bien pratique quand même. Les amateurs de « réalisme fictionnel » râleront, les rôlistes sur table approuveront.

Au-delà d’un bouquin mélangeant avec application voire un peu de talent de bonnes idées bien sympa qu’on imagine bien nées à l’issue tardive ou matinale d’une partie épique, Wyld fait montre de qualité littéraire. En donnant la narration à Clay, le membre le plus stable, le plus pragmatique, le plus humain de la roquebande, l’auteur insuffle une vision sincère et pleine d’émotion à son récit. Clay aurait préféré rester auprès de sa femme et sa fille. Clay aurait fait marche arrière cent fois. Clay ne fonce pas tête baissée. Et comme le lui dira Gabriel, s’il était le leader officier, c’est Clay que les autres suivent, c’est à son avis qu’ils se rangent. Il est le plus humain des personnages, le plus épais, tandis qu’on peut limiter les autres à des archétypes race/classe au background un peu léger. Il est le moins utile, le membre en retrait, celui qui n’attire pas les fans (pour reprendre la métaphore du rock), mais il est celui sans qui le groupe ne tiendrait pas, celui qui œuvre dans l’ombre à ce que tout aille bien. Clay, c’est celui qu’on espère voir survivre à tout ce bazar, plus que Gabriel qui veut renouer avec sa fille, plus que Moog pas si fou que cela mais brisé par la mort de son compagnon (ah oui, ça aborde l’homosexualité, au passage), plus que Ganelon le taiseux pas si barbare qu’il en a l’air (quoique), plus que Matrick le dragueur devenu cocu magnifique, mais ami sincère par-dessus tout.
Par les yeux de Clay, tous ces personnages gagnent en humanité. Ces vieux rigolos, ces vieilles canailles pas encore foutues prennent des couleurs. Certes, c’est dit sans fioritures ni subtilités, car ces gars-là sont francs, et se comprennent à demi-mots, voire à mots complets parfois s’ils sont devenus durs de la feuille. Mais tout cela sonne des accents de la fraternité, de l’amitié sincère qui transcende le temps et les dangers.

Lauréat entre autres du prix David Gemmell du premier roman, « Wyld : la mort ou la gloire » est plus original que l’ordinaire de la fantasy, se moquant de lui-même comme de ses origines rôlistes. Facile à lire, drôle, il donne l’air de ne pas se prendre au sérieux, l’est plus souvent qu’on s’y attend. Un ouvrage qui reflète parfaitement notre époque, où le rôlisme n’est plus (trop) pointé du doigt car pratiqué par 2 générations et entré dans les mœurs. Une histoire simple, classique, mais qui parle d’amitié, de confiance, sur fond d’aventures époustouflantes. Cela se lit sans prise de tête, souvent en riant, parfois en pinçant les lèvres pour ravaler une petite larme. Mais souvent en riant.

Le roman fourmille d’autres sujets abordés çà et là sans trop donner l’impression de remplissage ou de passages obligés, et je n’ai pas trop parlé du méchant vraiment-méchant-mais-qui-a-une-bonne-raison. Mais il y a déjà une suite, « Rose de Sang », qui devrait semble-t-il tourner autour de l’éponyme fille de Gabriel, et qui paraît ce mois-ci. Histoire de faire 2 pavés au pied du sapin.


Titre : La mort ou la gloire (Kings of the Wyld, 2017)
Série : Wyld, tome 1
Auteur : Nicholas Eames
Traduction de l’anglais (Canada) : Olivier Debernard
Couverture : Pierre Santamaria
Éditeur : Bragelonne
Collection : Fantasy
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 571
Format (en cm) :
Dépôt légal : octobre 2019
ISBN : 9791028107666
Prix : 18,90 €



Nicolas Soffray
17 décembre 2019


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