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Neverland
Timothée de Fombelle
Gallimard, Folio, n°6705, littérature générale / fantastique, 124 pages, septembre 2019, 6,20€


« J’ai tamisé lentement, jour après jour. Mais ce qui m’intéresse, ce n’est pas ce qui reste dans le tamis. Ce qui m’intéresse est justement ce qui traverse, ce qui échappe, un sable plus fin qu’une fumée. C’est l’enfance. »

Le narrateur part à la recherche d’un pays perdu. Un pays qui est à la fois une série de lieux extérieurs et de lieux intérieurs : l’enfance. Avec son attirail, il part à cheval – un cheval que l’on devine rêvé, et l’on devine également que pour une quête aussi belle et aussi onirique une licorne eût tout aussi bien fait l’affaire – et erre à travers un territoire réel – celui des lieux – et mental – celui des souvenirs, des songes, des émerveillements, des ambiances.

« Et la rêverie s’écoulait au-delà de moi. Elle déguisait les passants, faisait grandir les sauterelles à la taille des géants, mettait des troupeaux de chevaux sauvages sur le plafond au-dessus de mon lit, des fées dans les rideaux. »

« Neverland  » est une oscillation, un mirage, un palais des glaces, un labyrinthe, tous éléments emplis de la magie du fameux «  Pays où l’on n’arrive jamais » à la poursuite duquel s’était autrefois, et sans le savoir, lancé André Dhôtel. Un pays, un sentiment que l’on peut effleurer en cherchant en soi l’enfant qui a survécu. Une enfance que l’on peut invoquer mais que l’on demeure impuissant à convoquer à volonté car, corollaire de sa persistance en nos tréfonds, elle a conservé sa volonté propre, son rythme propre, qui lui permettent de venir nous effleurer aux moments les plus imprévus. Comme un gisement que l’on oublie et qui en nous resurgit. Mais que l’on peut essayer de retrouver – ainsi le narrateur progresse-t-il avec son cheval imaginaire à travers la géographie du réel, à travers les méandres intriqués du monde et des souvenirs.

« Mais, à cause de la quête qui m’avait conduit ici, je voyais surtout dans ce théâtre d’ombres une foule d’enfants sages, assis sur la tranche des dossiers, entre les pages, ou grimpant la spirale d’un cahier. Des enfants ! Ils avaient tous été des enfants et revêtu un jour, pour avoir l’air grands, un déguisement de notaire, de cavalier, le voile d’une religieuse. Certains se tenaient par la main en jeune mariés. Mais je les reconnaissais bien derrière leurs mines sérieuses, dans ces habits trop larges qui empêchent de jouer. »

La quête est belle, poétique, et trouvera des échos en chacun : ce que Fombelle glane, retrouve, décrit, parlera à tous. Les temps où les journées paraissaient sans fin, où tout semblait possible, où les découvertes se multipliaient, où le topos le plus modeste prenait des allures de terres à explorer, où le chaos d’une chambre devenait « l’architecture aléatoire des forêts », où les tiroirs se faisaient sas, chambres, passages vers d’autres mondes, où leur contenu, “les éclats d’une planète bien réelle qui m’attendait”, fascinait, émerveillait, laissait deviner une part de ces continents qui restaient à découvrir – tout cela n’est jamais entièrement perdu. Que les objets émerveillant cet enfant que fut Timothée de Fombelle inscrivent le roman dans une époque précise ne change rien au caractère intemporel et universel de la démarche. « Neverland » parle à tous, et ne laissera personne indifférent.

Écrire que « Neverland  » recèle plus d’une belle page serait sombrer dans le cliché. Texte bref, « Neverland  » ne contient rien d’autre que de belles pages. « Neverland  » apparaît comme l’expression de milles résurgences – comme lorsque le narrateur explore à la lampe torche la maison de ses grands-parents, celle de son enfance, à présent à l’abandon – et comme une géopoétique intime, une psychogéographie personnelle mais dont nous portons tous en nous un équivalent tout aussi riche, avec les mêmes fragrances de fable.

Contrée évanouie, territoire qui tantôt se dérobe et tantôt réapparaît, vision périphérique, subliminale, épisodique, ce continent tantôt visible et tantôt invisible, chez Timothée de Fombelle, n’est pas une terre qui a définitivement sombré, parce que le monde des adultes – qu’il a accepté avec la même douceur, le même appétit – ne l’a jamais définitivement effacé. Dans cette géopoiétique particulière, dans cette coexistence de deux états à la fois entremêlés et distincts, comme dans le monde quantique, le narrateur oscille et cherche à basculer dans l’état ancien, à retrouver une permanence enfuie – mais, comme s’il était encore et encore sur le point d’y parvenir, il ne trouvera qu’une immanence qui ne se concrétisera jamais.

Il y a dans ce bref volume d’une centaine de pages une lumière, une douceur, une magie de la sensation et du sentiment qui n’est ni nostalgie ni regret, mais frémissement de ce que frôle et que l’on l’on redécouvre. De ce que l’on sait n’avoir jamais entièrement perdu – mais que l’on ne pourra sans doute jamais entièrement retrouver. Texte poétique, quête oscillant entre roman, essai et poésie, ce « Neverland  », conclu par une fin magnifique et poignante, tient ses promesses jusqu’au bout,


Titre : Neverland
Auteur : Timothée de Fombelle
Couverture : Photo de l’auteur
Éditeur : Gallimard (édition originale : L’Iconoclaste, 2017)
Collection : Folio
Site Internet : page roman
Numéro : 6705
Pages : 124
Format (en cm) : 11 x 18
Dépôt légal : septembre 2019
ISBN : 9782072781384
Prix : 6,20 €



Hilaire Alrune
25 novembre 2019


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