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Ceux qui ne peuvent pas mourir, tome 1 : La Bête de Porte-Vent
Karine Martins
Gallimard Jeunesse, roman (France), enquête fantastique, 310 pages, septembre 2019, 17€

1887. Gabriel Voltz est un chasseur de monstres au service de la Sainte-Vehme, une survivance de l’Inquisition. Enfin, au service... à la merci, car il est lui-même immortel et dépend d’une drogue fournie par l’Ordre pour canaliser son côté monstrueux. Mais en un siècle, il a appris à détester ses maîtres, dont Barnabas Varga, un pseudo-prêtre prompt à éliminer tous les témoins de leurs affaires avec le surnaturel.
Et de sa dernière mission Gabriel a ramené Rose. Les parents de l’adolescente ont été tué par un vampire que Gabriel a tardé à éliminer, et l’immortel l’a prise sous son aile au lieu de la faire disparaître. Têtue, collante, trop curieuse, rebelle, l’ado est une vraie tornade, et il lui en a trop dit et montré sur ses activités pour la renvoyer.
Une nouvelle mission en Bretagne sera l’occasion de s’éloigner d’un Varga trop suspicieux, et peut-être de lui trouver un foyer.
Arrivés à Primel-Tregastel, Rose grimée en garçon, ils rencontrent le jeune père Grégoire Anselme, qui a alerté l’ordre sur des meurtres suspects dans sa paroisse. Très vite, les indices orientent Gabriel vers le maire, Charles Le Kerdaniel. Entre ses secrets de famille et ses ambitions politiques, pour quelle raison ne veut-il pas qu’on retrouve la bête qui a tué, entre autres, son fils ?



Pour son premier roman, initié sur Wattpad, Karine Martins met la barre très haut et fait montre de qualités littéraires indéniables.

Dosant à merveille la diffusion des informations essentielles à la compréhension de l’univers de son héros, elle nous immerge immédiatement dans l’intensité de son histoire : Rose, désobéissant, va tirer Gabriel de la maison close où il se détend car Varga l’attend chez lui. Le faux prélat est aussi dangereux que méprisant et sa simple venue suffit à mettre en danger la sécurité relative de Rose, contraignant Gabriel à une solution d’urgence. Le caractère affirmé, voire l’effronterie de l’adolescente ne lui laissent guère de choix.

Dès les 30 premières pages, on est conquis, séduits, happés. On a tous les éléments entre les mains pour savourer cette histoire, délivrés avec à-propos. Le duo de héros est truculent, entre un immortel pas si dur qu’il y paraît et une ado bien rebelle. D’autres révélations viendront, sur les forces et faiblesses de chacun, et on appréciera les basculements du rapport de force entre eux selon les événements. Si assez vite on devine une affection réciproque entre l’éternel solitaire et l’ado orpheline, leurs façons de l’exprimer, maladroite, sera un moteur essentiel des rebondissements, pour le meilleur et le pire. Souvent le pire. S’assurer qu’une ado bornée vous obéit, mais surtout s’inquiéter pour elle rend la chasse au loup-garou plus compliquée...

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Voilà qui donne le ton

Les personnages secondaires ne sont pas en reste. Le père Anselme, Grégoire, leur hôte, dévoilera rapidement un passé trouble dont il veut s’absoudre, en brisant ses liens avec la Sainte-Vehme. Mais c’est hélas plus facile à dire qu’à faire, et il est captif au même titre que Gabriel. Annween, l’herboriste installée depuis peu au village, permet à l’autrice d’aborder tout le sort fait aux femmes savantes et souvent taxées de sorcellerie. Présentée en rivale professionnelle du médecin du village, elle est d’autant plus suspecte que ce dernier est au nombre des victimes. Et de suspecte à coupable, ou bouc émissaire... Qu’elle soit une femme forte et tienne tête au séducteur Gabriel va les conduire tous deux à joueur un temps au chat et à la souris, sans savoir qui est qui...

Sur le devant de la scène, Annween et Rose campent deux personnages féminins forts très réalistes, militants et déterminés. Avec Gabriel et Grégoire, elles forment un quatuor très équilibré, aux relations complexes et aux échanges souvent riches en émotions. Et tous, garçons comme filles, ont leurs secrets, les faiblesses. Leur succès dépendra de leur confiance et de leur sincérité mutuelles. Et de leur capacité à pardonner.

Karine Martins développe également un large bestiaire autour des térianthropes, loups-garous, garaches et autres créatures pouvant prendre apparence humaine (ou humains maudits et sujets à métamorphose plus ou moins sous influence lunaire). Cela instaure très vite un sentiment d’angoisse dans le récit, une suspicion terrifiante qui vient accroitre celle instillée par la recherche d’un « simple » assassin. L’éditeur évoque « Le Chien des Baskerville » de Conan Doyle, et il y a de cela, mais on pourrait tout autant en appeler au « Pacte des Loups » de Christophe Gans ou à la saga du « Sorceleur » d’Andrzej Sapkowski. Mais si Gabriel encaisse aussi bien que Geralt de Riv, immortel ne signifie pas invulnérable, et pour vaincre tous deux ont besoin d’une même arme redoutable : la connaissance. C’est une des failles de Gabriel : cette bête-là ne correspond à rien qu’il ait déjà croisé, et il ne sait ni comment la traquer, ni comment la tuer. Découvrir ce qu’elle est s’avère aussi important que qui elle est.
A ce propos, les amateurs d’enquête seront servis, car l’emballement de l’action n’empêche pas le suivi d’un raisonnement hautement logique, ce qui est fort appréciable : Gabriel émet des hypothèses, vérifie, se trompe... Encore une fois, on ne peut qu’applaudir la maîtrise narrative de l’autrice : l’équilibre entre une mécanique fictionnelle bien huilée et les aléas de la « réalité » est parfait.

Sans nuire à la conclusion de l’intrigue, les révélations en fin d’histoire et les situations très inconfortables des personnages appellent très vite une suite.
Karine Martins nous offre une aventure fantastique dans tous les sens du terme, et un grand plaisir de lecture : bien écrit, intelligent, émouvant, terrifiant, immersif... un vrai coup de cœur pour cette rentrée, qui trouvera sans mal sa place aux côtés des nouveaux talents de l’éditeur, entre « la Passe-Miroir » de Christelle Dabos et « les Mystères de Larispem » de Lucie Pierrat-Pajot.


Titre : La Bête de Porte-Vent
Série : Ceux qui ne peuvent pas mourir, tome 1
Autrice : Karine Martins
Couverture : Riff Reb’s
Éditeur : Gallimard Jeunesse
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 310
Format (en cm) : 22,5 x 15,5 x 3
Dépôt légal : septembre 2019
ISBN : 9782075124133
Prix : 17 €



Nicolas Soffray
8 octobre 2019


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