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Le Cimetière des plaisirs
Jerôme Leroy
La Table Ronde, collection La Petite vermillon, n°463, essai, 135 pages, mars 2019, 7,30€

Il n’est pas encore l’auteur reconnu de polars comme « Le Bloc » ou « L’Ange gardien ». Il n’a pas encore versé dans l’apocalypse douce-amère de « La Minute prescrite pour l’assaut. » Et s’il a déjà publié « L’Orange de Malte », il est encore un jeune enseignant qui erre, qui se cherche, qui déambule à travers les livres, à travers la ville, à travers lui-même.



Pas un roman, pas un essai, pas vraiment des mémoires, mais rien de tout cela, et rien du reste non plus, n’a vraiment d’importance : voyons plutôt ce « Cimetière des plaisirs » comme un récit de voyage à travers le début des années quatre-vingt-dix, avec comme prisme un certain désabusement, déjà, un recul tantôt doux, tantôt âpre, de l’auteur vis-à-vis du monde et de lui-même.

« J’étais persuadé de vivre un temps sans intérêt, atténué, un temps d’agonie. J’ai réfugié mon dégoût dans le dandysme le plus classique, cette excuse des âmes légères et des cœurs de pierre. »

Lui-même : un jeune homme fasciné par la forme courte, les maximes et les aphorismes de Chamfort, La Rochefoucauld, Cioran, de Roux : “Une bibliothèque de clandestin, d’enragé” , écrit-il, “qui aurait servi de circonstance aggravante si j’avais été arrêté comme psychopathe.” Peu de chances que cela arrive. Cet amateur et pratiquant de phrases courtes qui en disent long paraît trop indolent, trop distancié déjà, pour se lancer dans une telle entreprise. Pas de projet, pas de but, pas d’élan : des conquêtes féminines, quelques excès de fêtes et d’alcool, le temps qui s’écoule, à peine perceptible, comme si l’auteur s’était égaré quelque part dans ces années quatre-vingt-dix pour y rester à jamais, perdu au bord d’un monde qui change malgré lui.

« Aujourd’hui le monde n’a pas changé et ses principaux traits, que je n’avais pas bien discernés alors, se sont encore creusés.  »

Un changement, des changements, qui ne sont pas forcément visibles, à lui qui ne fait que « passer d’une indifférence à une autre », et qui se sent tout autant égaré dans ce monde que le monde lui-même s’égare dans “la poussière des fausses modernités”. La lente déréliction d’un monde qui aurait pris une mauvaise direction, une magie ancienne en train de s’éteindre dans un presque-futur déshumanisé. Mais peu importe, et on l’a compris ailleurs : pour Jérôme Leroy, le réel s’est arrêté quelque part dans les années quatre-vingts, un « temps perdu » baigné d’une douceur éternelle et dont ne subsistent plus ici et là que rémanences, réminiscences et lambeaux. Une douceur qui était déjà nostalgie, comme constitutionnelle, une sorte de vague-à-l’âme doucereuse chevillée à l’esprit.

« Et ce que mon sang charriait alors, ce n’était pas seulement de l’alcool et de la nicotine mais une matière de substance ruineuse dont les composantes s’appelaient, désir, compassion, mémoire et folie. »

Ainsi résonne, comme une poésie au gout particulier, la petite musique existentielle de Jérôme Leroy. Réflexions, observations, notules, citations, souvenirs, “somme de désirs ectoplasmiques et de prédilections spectrales” composent “un pur spectacle au cœur de ma vie”. Moins décousu que bien des romans, ce volume à travers lequel transparaît sans cesse le goût de l’auteur pour la forme courte, et qui lui-même ne dépasse pas les cent-trente-cinq pages, prend corps ; la magie fonctionne, l’auteur entraîne son lecteur dans un lent glissement hors du monde, l’invite à s’enivrer avec lui de lectures profondes et des jeunes femmes “hypostasiées par la fatigue”, à s’engloutir dans le poème doux-amer d’une décennie perdue, à partager l’état d’esprit de celui qui n’en finira jamais de se demander ce qui, dans le monde ou en lui, a cessé un jour de fonctionner – en somme, à venir se pencher avec lui au-dessus de l’abîme qui l’exile du réel.

Titre : Le Cimetière des plaisirs
Auteur : Jérôme Leroy
Couverture : Benoît Préteseille
Éditeur : La Table Ronde (édition originale : Le Rocher, 1994)
Collection : La Petite Vermillon
Site Internet : page roman
Numéro : 463
Pages : 135
Format (en cm) : 12 x 18
Dépôt légal : mars 2019
ISBN : 9782710388388
Prix : 7,30 €

Jérôme Leroy sur la Yozone :

- « Un peu tard dans la saison »
- « L’Ange gardien »
- « Physiologie des lunettes noires »
- « Norlande »
- « Big Sister »

La Petite Vermillon sur la Yozone :

- « Cent courts chefs-d’œuvre » de Napias et Montal
- « César Capéran » de Louis Codet
- « Le Club des longues moustaches » de Michel Bulteau
- « En remontant le boulevard » de Jean-Paul Caracalla
- « Vagabondages littéraires dans Paris » de Jean-Paul Caracalla
- « Je connais des îles lointaines » de Louis Brauquier
- « Quinzinzinzili » de Régis Messac
- « La Nuit des chats bottés » de Frédéric Fajardie
- « Journal de Gand aux Aléoutiennes » de Jean Rolin


Hilaire Alrune
23 mars 2019


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