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Gambit du renard (Le)
Yoon Ha Lee
Denoël, Lunes d’Encre, roman (États-Unis), space opera, 378 pages, octobre 2018, 23€

La capitaine Kel Cheris s’est fait remarquer en utilisant des méthodes non conventionnelles pour combattre des rebelles. La situation dans l’Hexarcat se détériore, la forteresse des Aiguilles Diffuses a été prise et l’hérésie gagne du terrain. Kel Cheris est choisie pour proposer une solution à cette expansion et elle estime qu’il faut rappeler le controversé général Shuos Jedao. Il n’a jamais perdu une bataille, mais suite à un assassinat de masse presque 400 ans plus tôt, il a été neutralisé par confinement dans le Berceau Noir. Pour en sortir, son esprit est implanté dans un réceptacle humain, Kel Cheris pour l’occasion.
Obligée de cohabiter avec Jedao, Cheris se retrouve à la tête des forces chargées d’enrayer l’hérésie.



Yoon Ha Lee est un écrivain d’origine coréenne et son premier roman « Le gambit du renard » a remporté le Prix Locus du premier roman et été finaliste des Prix Hugo et Nebula.
Il s’agit d’un space opera d’envergure, on pourrait y ajouter l’adjectif militaire, car il s’orchestre autour de batailles et de stratégie. Le mot gambit du titre n’est pas innocent, car il désigne un sacrifice volontaire de pions et, en ces pages, chacun n’est qu’un vulgaire pion qui ne pèse pas bien lourd face aux décisions venant de plus haut. Cheris l’apprend à ses dépends et, même si Jedao partage son esprit et n’apparaît que sous forme d’ombre, elle dispose toujours de son libre arbitre. De capitaine, elle a été promue général et découvre ce que ses choix impliquent. De nombreux soldats et civils sont sacrifiés pour conquérir la forteresse et « Le gambit du renard » recèle son lot de cruauté.

Le contexte s’avère intéressant et intriguant. L’Hexarcat est constitué de six factions : les Kel, les militaires représentés par le faucon, les Shuos, plutôt des espions, des infiltrés sous la bannière du renard... Le système repose sur le Haut-Calendrier, un modèle mathématique entretenu par tout un ensemble de règles comme les tortures rituelles lors des jours de cérémonies. L’hérésie corrode ce système et son influence empêche les armes et autres objets conventionnels de fonctionner, ce que ne peut accepter l’Hexarcat qui exerce son pouvoir grâce au calendrier.
Les mathématiques font partie intégrante des tactiques militaires et les Kels avancent dans des formations soigneusement établies et censées les protéger dans des situations normales. Mais l’hérésie sape leur efficacité et il faut s’adapter, ce que parvient à faire Kel Cheris, car elle est douée en mathématiques, ce qui l’a portée à l’attention des hautes autorités. Lui implanter Shuos Jedao constitue un risque, ce dernier doit toujours rester sous contrôle. Ce stratège de génie n’a jamais été tué de manière définitive, car les avantages qu’il peut apporter dans une situation extrême sont trop importants pour s’en passer. On le dit fou et la tuerie de plus d’un million de personnes (ennemies et alliées) plaide dans ce sens, mais qu’est-ce qui l’a poussé à cette folie ? Un coup monté ? Des ordres ? Une trahison ?
À ce titre, la dernière partie du roman surprend, car elle ressemble à un relatif retour au calme permettant d’expliquer certaines choses mystérieuses auparavant. Est-ce le signe d’un nouveau départ ?
Le lecteur se pose sans cesse la question des motivations de Shuos Jedao. Kel Cheris détient son autorité de ce dernier, mais exerce souvent ses propres choix, révélant ainsi ses capacités de stratège versé en maths. Les manipulations humaines sont aussi légion pour pousser untel à faire de son propre chef ce que l’on veut.
Autre détail intéressant, mais peut-être pas assez utilisé. Un certain flou est d’ailleurs entretenu sur leur relation avec Kel Cheris. Les serviteurs sont des robots conscients dont les humains remarquent à peine la présence et qu’ils sacrifient sans états d’âme. Pourtant ceux-ci ont crée leur propre société et s’adaptent à cette existence peu valorisante.
« Le gambit du renard » ne manque pas d’originalité et, même si certains passages s’avèrent ardus, il recèle suffisamment de qualités et de trouvailles pour que le lecteur y adhère. Par exemple, les noms des forteresses et vaisseaux spatiaux disposent d’un grand pouvoir d’évocation, tout en apportant une touche d’exotisme. La culture de Yoon Ha Lee ne doit pas y être étrangère. De plus, certains prennent presque les événements au jeu, s’amusant d’un calendrier hérétique aux noms d’animaux, rappelant le calendrier chinois.

Porté par deux personnages dans le même esprit, « Le gambit du renard » ne manque pas de profondeur. Le ton général est grave, car le fond de l’histoire repose sur des faits militaires, mais Yoon Ha Lee invite les mathématiques dans ce contexte. Elles servent à manipuler les foules, à assoir un système répressif ne souffrant pas de déviations. L’humain est bien peu de choses dans ce roman, il est sacrifiable pour des intérêts supérieurs dont la trahison semble le remède à tous les maux.
Intriguant tout du long, original et exigeant, ce premier roman très réussi plaira aux amateurs de space opera mais aussi à un lectorat de SF plus générale.


Titre : Le gambit du renard (Ninefox Gambit, 2016)
Auteur : Yoon Ha Lee
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Sébastien Raizer
Illustration de couverture : Chris Moore
Éditeur : Denoël
Collection : Lune d’Encre
Site Internet : Roman (site éditeur)
Pages : 378
Format (en cm) : 14 x 20,5
Dépôt légal : octobre 2018
ISBN : 9782207141564
Prix : 23 €


Pour contacter l’auteur de cet article :
francois.schnebelen[at]yozone.fr


François Schnebelen
13 novembre 2018


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