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Novelliste (Le) n°2
Léo Dhayer (rédacteur en chef)
Flatland, septembre 2018, 210 pages,12€

Entre présent et passé, entre classicisme, âge d’or et textes contemporains, un riche éventail de nouvelles et d’essais.



Des textes d’un siècle passé

Dans la seconde livraison du roman d’E. Douglas Fawcett, « Hartman l’anarchiste » (1893), les chapitres VI à IX mettent en scène un narrateur qui au terme de la première partie avait involontairement pris place à bord de l’aéronef Attila. Une nef aérienne vernienne impressionnante, hélas vouée à détruire une partie du monde à des fins politiques, et de très belles descriptions de navigation aérienne au-dessus de l’Europe, dans une atmosphère tout d’abord paisible, puis, de manière dramatique, en pleine tourmente, au-dessus des flots et d’un navire en train de sombrer – récit à suivre dans le prochain « Novelliste ».
Changement total de ton avec “Cherchez la femme” de Carolyn Wells, publié en 1917 dans le « Green Book Magazine », hilarant à plus d’un titre, pastiche du récit de détection passant à la moulinette les clichés du genre, les lieux communs misogynes, et pour finir la férocité des femmes entre elles, avec une très belle expression prise au pied de la lettre. Belle redécouverte encore avec “Élévation” (1907), une courte nouvelle dont l’argument fantastique est utilisé à des fins édifiantes, et qui résume une existence de pêcheur et son amère punition. Son auteur, Mary Elizabeth Braddon, était alors un auteur populaire qui en sus de ses romans écrivait des nouvelles fantastiques – on espère la revoir à l’occasion dans « Le Novelliste ». Enfin, avec “À vau la rue” de Camille Lemonnier, publié dans « La Vie Littéraire » en 1898, servi par une magnifique prose « fin-de-siècle », on retrouve un conte dramatique, glaçant et grinçant à souhait, un de ces récits sociaux particulièrement féroces dont l’époque avait le secret.

Si Lyon Sprague de Camp est surtout connu en France pour sa médiocre « continuation » de l’œuvre de Robert Erwin Howard et pour quelques romans de fantasy de qualité elle aussi très secondaire, il apparaît assez à son aise dès lors qu’il ne se prend pas trop au sérieux. C’est le cas avec “Les rouages du destin”, une novella d’une cinquantaine de pages mettant en scène les aventures d’un personnage dont l’esprit passe de corps en corps dans des mondes parallèles dont les différences s’expliquent par des points de divergence historique. Ce juriste fort heureusement est très fort en histoire, ne s’étonne pas un seul instant de ce qui lui arrive, a un esprit essentiellement pragmatique et fait preuve d’une astuce qui fait penser à certains personnages de Jack Vance – même si la facilité avec laquelle il réussit quasiment à tout coup est un brin naïve. En guise de transition entre le dix-neuvième et le vingt et unième siècle, un récit « pulp » de l’âge d’or du genre (1940), qui n’avait jamais été traduit en français.

Des récits contemporains

On s’en doute : le grand écart entre passé et présent n’est pas facile et certaines nouvelles francophones contemporaines, manifestement de commande, peuvent souffrir de leur proximité avec des textes anglo-saxons souvent plus fluides et plus aboutis, qui plus est passés aux tamis implacables et conjugués du temps et de l’anthologiste . Nous placerons hors catégorie la “Visite au mort illustre” d’Alain Dartevelle, que l’on peut considérer lui aussi comme un texte de transition, d’une part parce que la production de cet auteur s’est faite à cheval sur le vingtième siècle et le début du vingt-et-unième, d’autre part parce que ce texte, un très bel hommage à Jean Ray – dont les amateurs sauront voir les nombreuses références – a été écrit il y a déjà plus de trente ans. Une invitation en tout cas à relire Alain Dartevelle, qui fut par ailleurs particulièrement actif sur notre site, et dont nous avions commenté plus d’un ouvrage. Sur les cinq textes francophones écrits pour ce volume, “Le second voyage de Hakem” d’Alexis Nicolavitch est incontestablement celui qui tire le mieux son épingle du jeu : une prose soignée et un thème classique pour l’odyssée et le destin d’un copiste à travers paysages et déserts, jusqu’à une ultime cité perdue. On notera également l’humour d’André-François Ruaud qui fait de “La Vie de mon père” une rural-fantasy plaisante à lire.

Essais, articles et autres friandises

Nous avions eu droit dans le premier numéro à un bel entretien avec Jean-Daniel Brèque consacré à la collection Baskerville, c’est ici au tour de Pierre-Paul Durastanti, aux commandes de la collection « Pulps » du Bélial’, de nous éclairer sur sa démarche. Une entreprise mûrement réfléchie, vouée elle aussi à la redécouverte de textes que l’on commence à oublier, et destinée à procurer aux amateurs un pur plaisir de lecture. Pulps encore dans “La Fiction à deux sous”, où Christine Luce, anthologiste du « Bestiaire humain », s’intéresse à l’origine des Pulps et au fait que les Américains s’en soient autoproclamés inventeurs. Le constat est précis, détaillé, intéressant, et fait une preuve supplémentaire, si besoin était, d’un très banal américano-centrisme dont, comme tant d’autres, nous avons fait plus d’une fois le constat dans nos colonnes, tant au sujet de la fiction que des essais : une constante fondamentale de la vie mentale américaine contre laquelle il serait vain de s’insurger - autant demander aux physiciens de s’insurger contre les constantes fondamentales de l’univers. Essai encore, “Les réseaux sociaux au dix-neuvième”, où Fabrice Mündzik s’intéresse aux liens unissant Camille Lemonnier, cité ci-dessus, et J.H. Rosny Ainé : amitié, intérêts communs, renvois d’ascenseur, affinités, estimes réciproques, hommages respectifs, des liens complexes qui se traduisaient en actes face aux difficultés auxquelles les auteurs de l’époque pouvaient être confrontés. Bel essai également de Dominique Warfa, avec “Dartevelle et le langage des simulacres”, six pages d’hommage d’écrivain à écrivain, en écho à la “Visite au mort illustre”. Enfin, on appréciera un article du grand Conan Doyle écrit en 1893, “Mes premiers pas d’écrivain”, qui narre avec humour quelques-unes de ses aventures et mésaventures d’auteur.

Au final

Au risque de nous répéter, nous ferons la même conclusion que pour le « Novelliste 1 » : avec plus de deux cents pages à la fois denses et abondamment illustrées, le lecteur en aura assurément pour son argent. Avec des textes allant du dix-neuvième au vingt et unième siècle, avec de jolies trouvailles, l’éventail est suffisamment large pour contenter tous les lecteurs. Une préface militante de Léo Dhayer pour les droits des auteurs, des notes au bas des nouvelles et des textes, des notules en fin de volume consacrées aux auteurs et aux illustrateurs (dans le registre des illustrations, on notera également un portfolio de dessins de Fred T. Jane introduit par Léo Dhayer) témoignent de la rigueur avec laquelle a été réalisée la seconde livraison de cette belle revue à dos carré, une revue dont on espère qu’elle nous réserve d’autres belles découvertes.

Au sommaire du « Novelliste n° 2 » :

Vous avez dit ‘pulp’ ? blabla liminaire de Leo Dhayer, illustré par Heinrich Kley.
V.A.M.P.I.R.E., nouvelle de Christian Vilà, illustrée par Thierry Cardinet.
Cherchez la femme ! nouvelle de Carolyn Wells, traduite par Noé Gaillard, illustrée par Frederic Dorr Steel.
Mes premiers pas d’écrivain, article d’Arthur Conan Doyle traduit par Roland Vilére, illustré par George Wylie Hutchinson.
Le second voyage de Hakem, nouvelle d’Alex Nikolavitch, illustrée par Brigitte Dusserre.
Visite au mort illustre, nouvelle d’Alain Dartevelle, illustrée par Richard Müller.
Alain Dartevelle et le langage des simulacres, article de Dominique Warfa, illustré par Christine Luce.
La pièce manquante, nouvelle d’Élodie Serrano, illustrée par Jean-Jacques Tachdjian.
Les rouages du destin, novella de Lyon Sprague de Camp, traduite par Leo Dhayer, illustrée par Hannes Bok.
Ne connaître que le présent éternel de la SF, quel intérêt ? la collection PULPS, interview de Pierre-Paul Durastanti par Lionel Évrard, illustrée par Earle K. Bergey.
Karr Ouach’ nouvelle de Ketty Steward, illustrée par Jean-Emmanuel Aubert.
Elévation, nouvelle de Mary Elizabeth Braddon, illustrée par Hilma af Klint.
La fiction à deux sous, article de Christine Luce, illustré par Heinrich Kley.
L’amour est un vers solitaire, nouvelle de Jacques Barbéri, illustrée par Philippe Sadziak.
Hartmann l’anarchiste (2/3), roman à suivre d’Edward Douglas Fawcett, illustré par Fred T. Jane.
Soupçons d’avenir, port-folio de Fred T. Jane, avec un commentaire de Leo Dhayer.
La vie de mon père, nouvelle d’André-François Ruaud, illustrée par Jérôme Lecuelle.
À vau-la-rue, nouvelle de Camille Lemonnier, illustrée par Théophile Alexandre Steinlen.
Les réseaux sociaux au dix-neuvième, l’exemple de J.-H. Rosny aîné et Camille Lemonnier, article de Fabrice Mundzik illustré par Alfred Stevens.
Rois & reines de la plume et du pinceau, notices biobibliographiques de Leo Dhayer et Christine Luce.


Titre : Le Novelliste
Numéro : 2
Rédacteur en chef : Léo Dhayer
Comité de rédaction : Lionel Évrard, Nelly d’Arvor, Roland Villère, Elvire Arnold, André Virolle
Design graphique et iconographie : Christine Luce, Frédéric Serva, André Virolle
Traductions : Noé Gaillard, Roland Villère, Léo Dhayer
Éditeur : Le Novelliste / Association Flatland
Pages : 210
Format (en cm) : 15,8 x 24 x 1,5
Dépôt légal : septembre 2018
ISBN : 9782490426010
Prix : 12 €


À lire également sur la Yozone :

- La chronique du « Novelliste 1 »


Hilaire Alrune
2 novembre 2018


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