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A la poursuite d’Agatha Christie
Anne Martinetti
Hugo, collection Images, essai, 189 pages, octobre 2018, 19,50€


Promenade à travers l’Angleterre en compagnie d’Agatha Christie à tous les âges de sa vie, visite des lieux fréquentés depuis son enfance jusqu’à sa disparition : « Le Royaume-Uni » apprendra au lecteur que le nom de la reine du crime n’a pas été donné seulement à une rose, mais aussi à une suite du Grand Hôtel de Torquay, à une autre de l’hôtel de Burgh Island (où se déroule l’intrigue des « Dix petits nègres », au Jardin des Poisons de l’abbaye de Torre (n’oublions pas que Christie avait un diplôme de préparatrice en pharmacie, activité qu’elle exerça durant la guerre, et qui donna des idées pour empoisonner, dans ses romans, plus d’une victime), au « Mile » en bord de mer de Torquay, ou encore à un chêne sous lequel elle aimait se délasser. Mais cette étude des lieux, c’est aussi celles des endroits dont elle disparut et réapparait mystérieusement, épisode authentique au cours duquel Conan Doyle fit appel à un spirite pour savoir si elle était vivante, et un rappel des liens entre les géographies et topographies du réel (côtes, hôtels, demeures) et ceux qu’elle imagina dans ses romans. Au terme de ce premier chapitre, on comprend que le lecteur désireux de suivre ses traces pour un pèlerinage littéraire aura fort à faire. Et comme il vaut mieux ne pas se lancer dans de telles promenades le ventre creux, Anne Martinetti rappelle à ce dernier les recettes très précises des « Buns au raisin de Jane Rowe » et du « Haddock à la clotted cream ».

Mais il ne faudrait pas pour autant oublier la capitale. Dans une seconde partie, « Londres en trois actes », nous suivons Christie dans les maisons qu’elle occupa durant la Première Guerre mondiale, et même durant la seconde car elle refusa de se mettre au vert même au plus fort du Blitz. Si ce chapitre est l’occasion de noter que Christie préférait Kensington et Chelsea, il rappelle l’importance du théâtre dans la vie et l’œuvre de l’auteur (une des pièces de Christie devait rester à l’affiche à Londres durant… soixante ans !). Mais, une fois encore, pas de déambulation sans gastronomie : au lendemain de le Seconde Guerre mondiale, à Londres, alors que la nourriture était rationnée, Christie se régalait lorsqu’elle pouvait faire une tourte au bœuf, sans oublier l’indispensable, le cacao et le chocolat (avec leur assaisonnement romanesque : arsenic, trinitrine, strychnine). N’oublions pas, comme le précise Hercule Poirot, qu’ “un meurtre n’est jamais bon le ventre vide”.

Troisième partie, « Destination Europe  » : là aussi nous retrouvons Agatha Christie jeune, puisqu’elle passa une partie de son enfance à Paris, mais aussi ses vagabondages ultérieurs, de gares en hôtels et en stations balnéaires, France, Italie, Suisse, Grèce, Corse, Majorque, Belgique (où le maire du village d’Elezelles a décrété qu’Hercule Poirot était né dans sa commune), sans oublier les Balkans, qui donneront naissance à la très imaginaire Herzloslovaquie, qui apparaît dans « Le Secret de Chinmeys », et où une panne de chemin de fer sera l’occasion d’imaginer « Le Crime de l’Orient Express ». Mais, encore une fois, pas de voyage sans gastronomie, et c’est avec malice qu’Anne Martinetti, par ailleurs auteur d’ouvrages culinaires sur le monde d’Agatha Christie, nous rappelle que c’est une réfugiée d’Europe Centrale qui confectionna “le gâteau au chocolat le plus fatal de toute l’histoire de la littérature policière, surnommé la mort exquise.”

La quatrième partie, « Rendez-vous à Bagdad » rappelle qu’Agatha Christie fut contemporaine de l’âge fabuleux des grandes fouilles archéologiques. Si elle séjourna en Egypte durant son enfance, le facteur déclenchant fut la rencontre à Ur de celui qui devait devenir son second mari, Max Mallowan, qu’elle accompagna sur de nombreux sites de fouilles. Turquie, Egypte, Iran, Irak, Syrie, Jordanie, rencontre avec Howard Carter, recherches sur mille lieux archéologiques mythiques, et maints trajets, lieux et palaces où prennent place certaines de ses intrigues comme « Mort sur le Nil », « La mort n’est pas une fin » ou « Meurtre en Mésopotamie  ». Depuis l’Iran, le couple gagnera l’Azerbaïdjan, non sans emporter caviar et canards cuits, les iraniens leur ayant fait croire qu’ils ne trouveraient rien en manger en Russie !

« Le Monde lui appartient ! » : rien moins que le reste du monde pour la dernière partie, à commencer par un tour du monde en 1922, en bateau, à l’occasion de la mission pour l’Exposition commerciale du Commonwealth. Madère, la Rhodésie, L’Australie, la Tasmanie, la Nouvelle Zélande, Hawaï… autant de terres nourricières pour de nouveaux crimes, sans oublier que l’on peut s’assassiner dans les transatlantiques, comme dans « L’homme au complet marron ».

Nous ne citerons pas toutes les correspondances entre réel et fiction – une rue du Cap servant de modèle à une rue imaginaire dans un quartier de Westminster, mille et un lieux repris, transposés, réinventés –, ce beau volume en donne le détail, et montre, par toute une série d’exemples, comment la vie de Christie a nourri son œuvre, comment les lieux, mais aussi les situations vécues dans ces lieux (parties de golf, de bridge, séjours dans des hôtels, rencontres dans des moyens de transport,…) ont servi, presque perpétuellement, de combustible fictionnel à un auteur qui jamais n’aura cessé de transposer le quotidien en intrigues. La qualité première de ce beau livre d’Anne Martinetti, magnifiquement illustré, complété par une bibliographie et par une table complète des crédits photographiques, est de rester parfaitement lisible, de ne jamais lasser, de faire découvrir au lecteur, par petites touches, par paragraphes concis – le texte cédant souvent la place à l’image – le contexte personnel mais aussi historique de l’élaboration d’une œuvre, de rappeler ces décennies particulières qui virent deux guerres mondiales mais aussi l’essor des moyens de transport et la démocratisation progressive des voyages lointains. Une belle connaissance du corpus christien et un véritable travail iconographique font d’« À la poursuite d’Agathe Christie » un ouvrage passionnant, à la fois pour les néophytes et pour les connaisseurs de celle qui restera sans doute longtemps encore comme la plus grande reine du crime. Notons pour finir le format agréable et la véritable reliure, qui font aussi de cet essai un beau-livre et un bel objet à offrir.


À la poursuite d’Agatha Christie
- Auteur : Anne Martinetti
- Couverture : Hulton archive / Intermittent / Getty images
- Éditeur : Hugo
- Collection : Hugo Images
- Pagination : 189 pages couleur
- Format : 17,5 x 24 cm
- Dépôt légal : 11 octobre 2018
- ISBN : 9782755639285
- Prix public : 19,50€

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Hilaire Alrune
12 octobre 2018



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