YOZONE
Le cyberespace de l'imaginaire




Microbes humains (Les)
Louise Michel
Le Serpent à plumes, roman, 244 pages, septembre 2018, 11€

Louise Michel fait partie de ces figures historiques que l’on ne cesse d’oublier puis de redécouvrir. Libertaire, féministe, anarchiste, communarde, déportée en Nouvelle-Calédonie de 1873 à 1880, elle en revient plus agitatrice que jamais, multiplie écrits, conférences, séjours en prison, et, jusqu’à son dernier souffle, restera une ardente militante. Depuis, on exhume régulièrement les écrits de cet auteur qui avait de vastes projets de récits d’anticipation sociale dont le socle devait être constitué par trois romans dont les presses universitaires de Lyon, il y a quelques années, ont publié une édition critique : « Les Microbes humains, « Le Monde Nouveau », et « Le Claque-dents ». C’est le premier de ces romans que Le Serpent à Plumes reprend sous un format plus accessible.



«  Au milieu de ce doute anxieux, il se demandait jusqu’où il irait dans l’étrange ; s’il en arriverait à sentir les expériences qu’on ferait sur son cadavre, s’il pourrait témoigner d’un signe quelconque qu’il entendait les savants tirer de ces expériences des conclusions à la vérité. Si son cerveau s’en rendait compte, il n’aurait plus de voix pour le dire, la gorge serait coupée en biseau ou autrement, suivant l’adresse du bourreau et il avait entendu parler de la gaucherie de ces employés de la mort. »

On se raconte, à l’ombre de la guillotine, de bien étranges, de bien abominables histoires. C’est par le truchement d’une de ces histoires que l’écrivain Julius Borelli, condamné pour un crime qu’il n’a jamais commis, parviendra à échapper à un sort funeste. Suite à un invraisemblable concours de circonstances et aux défaillances répétées d’un appareil judiciaire emballé par ses propres aveuglements, Julius Borelli s’est en effet retrouvé désigné coupable d’un crime commis dans un estaminet par un individu diabolique – l’homme aux yeux ronds – crime que seul Borelli lui-même avait soupçonné. Mais, si Borelli s’échappe, ni lui ni ses proches ne sont au bout de leurs peines : l’ombre malfaisante de l’homme aux yeux ronds planera en effet d’un bout à l’autre du roman.

«  S’ils étaient allés en Irlande, les aliénistes qui ne voulaient pas entendre jusqu’au bout le récit de l’exécution, ils auraient entendu parler d’une légende des diamants du pendu ; et comme une légende aussi, dans la province de Connaught, toute coupée de grands lacs, mordue de golfes profonds, on leur aurait dit que le corps ne fut jamais retrouvé et qu’on eut longtemps peur du fantôme qu’on voyait, disait-on, errer dans les turlacs qui au printemps sortent en plaines immenses et vertes de dessous le voile de l’eau. »

Si Borelli échappe à son sort, c’est aussi parce qu’il peut compter sur l’aide de ses amis, à commencer par l’artiste irlandais O’Patrick, alias O’Dream, un révolutionnaire qui dans son pays fut pendu, en réchappa comme par miracle, et dont la sœur, l’épouse, l’enfant connaîtront eux aussi aventures, drames et destins peu enviables. Un artiste dont la survie après pendaison apparaît tellement invraisemblable à ses interlocuteurs qu’il se retrouve ballotté d’asile en asile. Et dans ces asiles d’aliénés, les plus fous ne sont pas toujours ceux qui sont enfermés.

«  Il le faisait dans le double but de retrouver l’échelon perdu entre l’homme et le singe, et de développer en avant une race plus haute en empêchant les soudures définitives du crâne, en agissant sur son développement dans le sens d’un vaste développement intellectuel (…)  »

Un aliéniste, un savant fou qui s’essaie à l’électrification des plantes, se livre à des expérimentations animales mais aussi humaines, tout particulièrement sur les enfants abandonnés, et qui – comble de l’horreur – s’en va jusqu’à disséquer vivante une jeune femme sous hypnose, le roman gothique n’est pas loin, le roman-feuilleton non plus. Il y a dans ce récit profus, dans la multiplicité des destins, des aventures, des personnages, une jubilation évidente dans l’écriture qui s’exprime aussi à travers un humour féroce, à travers ces accumulations de fatalités et de coïncidences souvent dramatiques, mais parfois hilarantes, comme l’épisode avec la lettre de Borelli destinée à rester secrète qui, suite à une invraisemblable méprise, se retrouve publiée au vu de tous dans le journal.

« Vers la rue de la Huchette, Georges respira. Il y a, dans ce morceau du vieux Paris, laissé dans le nouveau, tout plein de poussière, quelque chose de la paix des tombeaux : les maisons ont l’air d’une vieille eau-forte, on croit habiter le passé – des rats séculaire y blanchissent en paix dans des réduits inconnus. »

De la drôlerie, certes, du grotesque également, mais aussi du drame, du tragique, du pathos, de la fatalité, du réalisme. Du grincement de dents, souvent, devant des destins funestes – ainsi ces révolutionnaires allant, au péril de leur vie et au prix d’aventures héroïques, chercher fortune au pôle sud, et perdant tout au retour, à quelques encablures de la côte. Des tableaux d’injustices, également, sans aller jusqu’au Pôle, car « Les Microbes humains », c’est avant tout la description d’une humanité en proie à une misère dont nous avons pour la plupart perdu souvenir, et qui nous rappelle que seuls ceux qui conservent cette mémoire de l’Histoire sont capables de mesurer les progrès accomplis en quelques générations. Femmes perdues, envoyées au bagne pour avoir volé de quoi manger, enfants errants, guettés par des prédateurs, asiles, pauvreté sans nom, famine : ces « Microbes humains », c’est le grouillement d’une humanité occupée avant tout à survivre dans des environnements où tout est fait – que ce soit en France ou en Irlande – pour que les miséreux restent miséreux, et où police et armée ne sont là que pour asseoir la puissance des nantis et massacrer ceux qui réclament un changement.

« Il y a dans les anciens quartiers de vénérables rats tout blancs de vieillesse que les jeunes, dit-on, conduisent et avertissent du danger ; ceux d’un âge moyen ont l’aspect rude ; de tout jeunes, fauves avec du poil long, seraient de charmantes bestioles sans la longue queue toujours malpropre que tout rat authentique traîne pareille à un gros ver derrière lui.  »

Roman social, ces « Microbes humains  » ? On l’aura compris : oui, mais pas seulement. Car si « Les Microbes humains » tutoie plus d’une fois l’abominable, bien plus du côté du réalisme que du fantastique, il est aussi, sous d’autres facettes, souvent outrancier, souvent excessif. Caractérisé par une profusion telle qu’elle finit par masquer la construction de l’ouvrage, « Les Microbes humains » emprunte au gothique, au fantastique, au romantisme, au naturalisme, à l’anticipation, au récit d’aventures. Peu après sa parution, «  Les Microbes humains », loué par certains, fut qualifié par d’autres de roman « insensé », d’œuvre issue d’un « cerveau détraqué ». Si de tels commentaires, on le devine, n’ont pu être écrits à l’époque sans arrière-pensées politiques, on comprend également qu’un roman aussi riche n’ait pu laisser personne indifférent. Roman foisonnant, roman étonnant, curiosité littéraire, «  Les Microbes humains » méritait assurément cette réédition, et mérite assurément d’être lu.


Titre : Les Microbes humains
Auteur : Louise Michel
Couverture : Honoré Daumier : scène d’émeute
Éditeur : Le Serpent à plumes
Collection : L’Ecdysiaste
Numéro : 4
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 244
Format (en cm) : 13 x 18,4
Dépôt légal : septembre 2018
ISBN : 9791035610302
Prix : 11€


Le Serpent à plumes sur la Yozone :

- « La Joie de vivre » de Thomas Bartherote


Hilaire Alrune
7 octobre 2018






JPEG - 18.1 ko



WebAnalytics