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Trilogie Trademark, tome 1 : Bonheur™
Jean Baret
Le Bélial’, roman (France), anticipation, 322 pages, septembre 2018, 19,90€

Toshiba est un flic de la section Crimes à la consommation, sous-section Idées. Avec son collègue Walmart, il étudie les dossiers transmis par un algorithme à la recherche de tous les profils suspects de consommation. Dans cette société du futur, économiser est interdit, il s’agit de consommer à tout-va. Chaque matin, la sempiternelle question Avez-vous consommé aujourd’hui ? rappelle à chacun son devoir. Je dépense donc je suis, c’est aussi simple que cela.
Lors d’une enquête, ils croisent un Netrunner qui ne revient pas à Walmart. Ce dernier épluche son cas et en fait même une affaire personnelle.



Avocat au barreau de Paris, Jean Baret est culturiste et nihiliste, selon la description donnée par l’éditeur. Ces derniers traits se ressentent à la lecture de « Bonheur™ », Walmart soignant son apparence à force pilules et exercices pour développer sa masse musculaire et ce futur apparaît pour le moins désabusé.
Écrasé sous la sacro-sainte consommation, l’individu n’existe plus. Son identité civile est reléguée au second plan au profit de son sponsor. C’est ainsi que les collègues de Toshiba répondent aux noms de Walmart, Huawei, KFC... Cette société ne manque pas de paradoxes. Par exemple, plus on travaille pour gagner plus, moins on a le temps de dépenser cet argent, ce qui représente une grave entorse à la loi. Le quotidien de Toshiba et de Walmart est une suite de routines, chaque jour il faut dépenser de l’argent, c’est-à-dire consommer, subir le matraquage publicitaire et informationnel. La politique n’intéresse plus personne, elle n’a plus le pouvoir et d’ailleurs tout est permis du moment que l’on consomme.
Dans cette jungle urbaine, se déplacer revient à traverser des hologrammes de publicités ou d’une émission avec des débats enflammés sur une masse de sujets. Le libre-arbitre s’efface face à ces agressions permanentes, cherchant à dicter à chacun ses choix. Toshiba éprouve un mal-être qu’il éloigne en battant sa femme-robot, en misant sur les conflits mondiaux, puis en prenant des anti-dépresseurs le transformant petit-à-petit en zombie. Walmart appartient aux surhumains, il avale un nombre incroyable de pilules pour ajuster sa chimie interne, soulève de la fonte et boit du whisky en quantité astronomique pour affronter chaque nouvelle journée.
Cette société broie les humains pour les faire rentrer dans un moule dans lequel ils n’ont plus leur mot à dire. La dépersonnalisation dans toute sa splendeur ! Le lecteur serait bien en peine de décrire physiquement les deux personnages centraux qui sont finalement interchangeables, étant juste connus sous le nom de la marque qui les sponsorise, et qu’il appréhende surtout par leur quotidien et leurs habitudes de consommation. Tous les matins, Toshiba doit répondre à deux questions : Avez-vous consommé ? et Souhaites-tu du sexe oral ?, cette dernière posée par sa femme robot, ce qui est particulièrement cocasse.

Chaque jour se ressemble, les routines reviennent avec de petites variantes mais se répètent sans cesse. Les individus étouffent sous ce carcan. Jean Baret traduit bien ce cycle sans fin en insistant à force redites. Si cela plante le décor, cela alourdit aussi le récit et croiser le talk show d’actualités The Shot Heard Round the World devient rapidement lassant aussi bien pour les protagonistes que pour les lecteurs. Ces débats permettent de décrire la société, mais à des moments, ils sont trop omniprésents et obligent presque à survoler certains passages pour ne pas se noyer dedans. Par ce choix d’écriture, le lecteur partage le quotidien de Toshiba et Walmart et comprend mieux leur détresse.
Quelle est vraiment l’histoire de « Bonheur™ » ? Une question pour le moins épineuse ! Découvrir ce que cache le Netrunner ? Il s’agit surtout d’un fil rouge assez mince, l’essentiel étant le développement du contexte, cette consommation en ligne directrice. D’un côté, elle bride la liberté et de l’autre, elle permet toutes les déviances, du moment que l’argent circule. L’auteur n’est donc pas obligé de faire dans la finesse, de brider son imagination pour rester dans le politiquement correct et il use de cette possibilité pour faire réagir sur ce futur.

Il est clair que « Bonheur™ » risque de diviser le lectorat. Il faut posséder une certaine souplesse d’esprit pour entrer dans le récit, d’autant qu’il y a parfois une impression de déjà-vu avec ces jours qui se répètent à travers leurs routines. C’est dense, étouffant par cette mainmise publicitaire et le rythme de lecture peut être saccadé par une envie de retour au calme, d’une reprise avec la normalité. L’individu est broyé, il est juste bon à entretenir le système, à ne jamais freiner jusqu’à - horreur !- paresser. Jean Baret cogne et c’est la répétition des coups qui sonne et donne le tournis.
« Bonheur™ » n’est pas de ces romans aussi vite lus, aussi vite oubliés. Il faut accepter de s’enliser dans son ambiance pour en prendre plein la tronche et alors on est servi !
Avec cette entame, la « Trilogie Trademark » s’annonce aussi étonnante que dérangeante.

Le philosophe Dany-Robert Dufour s’exprime en postface, un choix loin d’être innocent après lecture de ce roman d’anticipation sociale.


Titre : Bonheur™
Série : Trilogie Trademark, tome 1
Auteur : Jean Baret
Couverture : Aurélien Police
Éditeur : Le Bélial’
Directeur de collection : Olivier Girard
Site Internet : Roman (site éditeur)
Pages : 322
Format (en cm) : 13,9 x 20,4
Dépôt légal : septembre 2018
ISBN : 9782843449390
Prix : 19,90 €


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Pour contacter l’auteur de cet article :
francois.schnebelen[at]yozone.fr


François Schnebelen
29 septembre 2018






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