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Molécules
François Bégaudeau
Gallimard, Folio, roman (France, 2016), policier / littérature générale, 268 pages, 7,25€


« Le capitaine Brun a appris à admettre que la police empêche moins les crimes qu’elle n’est mise devant leur fait accompli. Le fait accompli de ce corps affalé bras en croix pourrait se surinterpréter. Un scrupule verbal l’en empêchera.  »

Jeanne Deligny travaille auprès de doux-dingues dans un centre médico-psychiatrique. Un soir, elle est trucidée au cutter sur son palier. Rapidement, l’enquête piétine. À défaut d’indices, à défaut de coupable – on ne lui connaît aucun ennemi et les patients dont elle s’occupe n’ont jamais présenté le moindre danger – le capitaine Brun et son équipe sont réduits à envisager la culpabilité de son époux, un honnête pharmacien rapidement innocenté, ou même de sa fille, une lycéenne modèle. Mais un élément oublié par la concierge, laquelle est d’une bêtise suffisamment abyssale pour avoir épongé le sang et consciencieusement nettoyé la scène du crime en attendant l’arrivée de la police, va permettre, avec retard, de s’orienter vers un suspect.

«  Un matin de décembre 99, le gardien du cimetière de Pringy découvre une morte étendue sur son cercueil à ciel ouvert. (…) Le concepteur de cette mise en scène, travailleur social, explique qu’un ange lui a expliqué que l’offrande d’un cadavre de femme déterrée retarderait l’apocalypse.  »

Une enquête, donc, mais aussi une série d’entretiens, d’interrogatoires et de scènes de prétoire, une sorte de feuilleton à rebondissements qui remonte très loin dans le passé des protagonistes et, en révélant l’histoire d’une folie ordinaire – amour et autres contrariétés – démontre à plusieurs reprises qu’entre les fous décrétés inoffensifs, comme ceux dont la victime s’occupait professionnellement, et les individus sans singularités apparentes que l’on fréquente dans la vie de tous les jours, les plus dangereux et les moins sains d’esprit ne sont pas forcément ceux que l’on croit.

« La seule chance que Bourrel retrouve grâce à ses yeux serait qu’il se rétracte (…) ou qu’il révèle que son crime est le neuvième d’une série de douze que son arrestation ne l’empêchera pas d’achever en tenant son rythme jusqu’à la fin de l’année, chaque horreur étant conçue pour illustrer un signe du zodiaque. »

Tout comme le capitaine Brun, le lecteur espère un moment que le coupable idéal n’est pas le vrai coupable, que quelque rebondissement imprévisible viendra rebattre les cartes, changer la donne, et montrer que rien n’est aussi simple qu’il le paraît. Mais si François Bégaudeau a décidé de promener le lecteur, ce n’est pas sur le plan de l’intrigue policière (même s’il se permet quelques références à la fiction ou au grandes affaires criminelles, comme cet expert médico-judiciaire qui se nomme le Dr Romand), ni sur celui de la comédie de mœurs, mais plutôt sur des chemins de traverse et vers des directions inattendues. Dialogues épicés mais aussi décalés, surréalistes, excessifs, saugrenus, hilarants, considérations inattendues sur tout et sur rien, digressions récurrentes viennent fort heureusement nourrir un roman dont l’intrigue ne constitue pas l’essentiel. Si l’on peut regretter quelques facilités, on trouvera nombre de passages très drôles et, ici et là, quelques jolies trouvailles. Et si cet art de la digression ne se hisse pas au niveau de celui de l’incomparable Heinrich Steinfest, il est néanmoins cultivé avec suffisamment de bonheur pour rendre la lecture de « Molécules  » distrayante de bout en bout.

« Elle préférerait tomber sur une embuscade de dealeurs plutôt que sur une chanson contemporaine. L’époque actuelle, nul ne le contestera sans encourir un blâme, ne produit aucun tube. L’artisanat des tubes est une spécialité des années 70, comme l’illustre le morceau de Stevie Wonder qu’un jingle vient de lancer. On se tait et on boit le génie. »

Distrayant, mais pas seulement. Ce n’est sans doute pas un hasard si François Bégaudeau a choisi de situer son roman au milieu des années quatre-vingt-dix, qui sont celles où beaucoup de choses commencent à se déliter, et où semblent naître bien des folies, qu’elles soient politiques ou de société. Une sorte de chaos, de tourbillon, de mélange, de recomposition accélérée, de bouillonnement que traduit bien le titre « Molécules ». Une époque où beaucoup perdent leurs repères, où beaucoup sont dans le questionnement, le regret d’une jeunesse qu’ils sentent déjà s’enfuir, de moments qui ne reviendront jamais, car, déjà, le présent accélère et laisse en arrière des éléments sur lesquels il sera impossible de revenir. Un mélange de tristesse et de confusion qui laisse un brin désemparé et que l’on ne peut guère combattre autrement que par l’ironie.

« Au fond, on se demande pourquoi les cerveaux continuent à se trimballer dans ces boulets d’humains. Et ce qu’ils attendent pour nous bazarder. D’après mes renseignements, ça ne va plus tarder. »

Ambigu et infiniment éloigné d’une fin classique de polar, le dernier chapitre de « Molécules  » sera à l’image du trouble de ce monde ressenti par plus d’un protagoniste, à l’image de la bizarrerie des uns et des autres. Au final, la tentative de vengeance rationnelle d’un personnage parfaitement sain d’esprit « volée » par ceux qui le sont moins apparaîtra comme une trouvaille, une élégante porte de sortie pour un roman naviguant perpétuellement dans un « entre deux », entre littérature blanche et polar, entre désabusement et optimisme, entre sentiment doux-amer et ironie amusée face au caractère burlesque du monde.


Titre : Molécules
Auteur : François Bégaudeau
Couverture : Photo 12 / Alamy
Éditeur : Gallimard (édition originale Verticales, 2016)
Collection : Folio
Site Internet : page roman
Numéro : 6511
Pages : 268
Format (en cm) :11 x 18
Dépôt légal : juillet 2018
ISBN : 97820793103
Prix : 7,25€



Hilaire Alrune
21 septembre 2018


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