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Jardins statuaires (Les)
Jacques Abeille
Gallimard, Folio SF, n° 605, littérature blanche / fantastique / merveilleux, 569 pages, avril 2018, 8,90€


« J’ai pensé simplement que tôt ou tard les hommes, et les femmes, à leur tour devenaient les images de leurs images. Images perturbées, inversées même parfois, mais n’ayant pas un degré de réalité supérieure.  »

Écrit dans un style classique, « Les Jardins statuaires », dès les premières pages, donne le ton d’un roman qui s’écarte des sentiers battus mais jamais ne divague, et dont la moindre étrangeté, souvent poétique, sera également signifiante. Un voyageur, qui ne révélera rien de son passé, découvre en arrivant dans la contrée des jardins statuaires l’art étrange de ces jardiniers qui cultivent des statues, en des lieux où le minéral pousse à la manière d’un végétal, en des lieux où l’on fait croître, où l’on façonne, où l’on guide, où l’on participe à l’aboutissement d’œuvres à la fois improbables et splendides. Fasciné, pratiquant de son côté l’écriture, il décide de demeurer dans ces contrées et de se faire le rapporteur de cet art ancien.

« Cette chose qui n’a jamais vu le jour n’est pas à proprement parler vivante. Il lui arrive cependant de pousser des tentacules désordonnés, des efflorescences monstrueuses. Cela ne ressemble à rien. Cela est contrefait, cela croit aveuglément, comme une présence profonde. Nous craignons cette menace.  »

Des splendeurs, à travers ces domaines, il en verra encore et encore. Il découvrira les techniques de ces artistes et artisans, les mille et une subtilités de l’art de faire croître et embellir la pierre. Mais la beauté a ses revers : à ce qui est émergé répond une face noire, souterraine, une inquiétude sourde. Ainsi le minéral, en accédant en ces contrées à la vie, a également gagné une fragilité particulière, maladie de la pierre imposant le sacrifice de statues contaminées selon un rituel complexe, théâtral – le deuil de la maison considérée par l’alignement de statues devant son seuil, l’éloignement, comme un exil, de la pièce contaminée vers les gouffres, la calcination du chariot qui l’a portée, la récupération des pièces de fer du chariot pour la confection de statues de métal, seule monnaie des domaines, la genèse d’histoires lues, ou inventées, dans les nuages de cendres.

« Car quel homme pourrait affronter sa propre effigie muette soudain dressée en face de lui, au milieu de la communauté des hommes ?  »

On s’en doute : la gangrène de la pierre n’est que le reflet de celle de cette civilisation policée, subtile, toute entière vouée à l’esthétique, mais dont, le voyageur le découvrira peu à peu, les bassesses humaines n’ont pas été éradiquées. De même, que les statues, fût-ce de manière exceptionnelle, puissent de leur propre chef prendre l’apparence d’un homme existant, et ce faisant condamner celui-ci à quelque langueur fatale, n’est pas à considérer comme une revanche ou une malédiction à la Prosper Mérimée, mais à quelque revers inexorable de l’art des jardiniers, à quelque avertissement dissimulé : c’est dans les plus hautes manifestations de l’art, dans le plus haut accomplissement d’une civilisation que se dissimule, peut-être, le germe de sa propre fin.

« Je me débattais dans ma propre immobilité comme si la statue se fut emparée de mon corps et eût coulé sa pierre dans mes nerfs.  »

Voilà donc ce que découvrira peu à peu le voyageur, parfois à son corps défendant. Son étude ne se limitera pas à celle des œuvres et des techniques, pas à la lecture de ces biographies de jardiniers qui, comme les aubiers, comme les statues s’épanouissant sur un modèle végétal, s’accroissent par strates, par surgeons, par bourgeons, par circularisations successives, de commentaires, d’apostilles, de remords, d’appendices et autres compléments, avant d’être réédités sous une forme plus complète et de repartir vers de nouveaux cycles d’ajouts. Le narrateur, au-delà, découvrira des facette cachées de l’histoire, ces variantes qualifiées de « statues énigmatiques » incomplètes, dotées de malformations, mais également belles, composant pour certains une tératologie signifiante, déchiffrable, et source de ruptures, de scissions, première faille dans la société des jardiniers – et, même pour certains jeunes rebelles, éléments déclencheurs, peut-être, les poussant à quitter les domaines, et gagner loin vers le nord des contrées plus rudes. Des contrées vers lesquelles le voyageur, animé par une curiosité inexorable, finira lui aussi par se diriger.

«  J’avais le sentiment que vous en étiez à ne voir ici qu’un pays du temps immobile dans lequel rien ne venait troubler le rythme de croissance des statues ou le refrain des femmes closes dans leur jardin secret. »

Comme dans le domaine de la physique quantique, il n’est pas de regard extérieur qui ne soit modifiant : l’observateur perturbe, irrémédiablement. Qu’il soit révélateur de failles secrètes ou qu’il vienne accroître leur béance – à ce titre, l’épisode où lui seul a l’idée de précipiter l’éclatement de statues proliférantes en insérant dans leurs interstices des branches qu’il fera gonfler en les arrosant apparaît signifiant – le voyageur, l’observateur, l’étranger apparaît comme un de ces attracteurs auxquels l’essentiel, d’une manière ou d’une autre, vient inexorablement s’agréger. Aussi pourra-t-il être considéré tantôt comme l’historiographe d’un effondrement inéluctable, tantôt comme le catalyseur d’un point de bascule historique. Peut-être les véritables barbares ne sont-ils pas ceux qui, déjà, rongent leur frein aux portes des steppes, mais cet écrivain qui de son propre chef oscille entre l’observation et l’action, perturbe des règles depuis longtemps établies. Homme des troubles et des frontières, le narrateur passe tantôt d’un côté tantôt de l’autre, établit des connivences avec les jardiniers comme avec le chef des barbares. Il se comporte, d’une certaine manière, avec le réel comme avec les livres : tantôt dans les marges, et tantôt dans le texte. À ce titre, que les jardiniers, alors qu’il n’est pas véritablement l’un d’entre eux, lui demandent de participer à l’un de ces fameux livres sans fin, à la biographie de l’un des leurs, montre bien que le flou est en train de partout s’installer, que l’on assiste aux prémices de l’effondrement d’un monde.

« La ville, l’immense et majestueuse ruine, tel un cadavre ancien ranimé par une putréfaction nouvelle, tirée de son sommeil séculaire par le noir fourmillement des barbares en armes. »

Que ce roman du concret mais aussi des failles, des fissures et des écartèlements se termine, à la fois physiquement et métaphoriquement, au bord de l’abîme – cet abîme vers lequel les civilisations tendent aussitôt que l’ordre est rompu, aussitôt que les failles s’élargissent – n’étonnera donc personne. Que les barbares renaissent ou à tout le moins se rassemblent sur les vestiges d’une civilisation depuis longtemps disparue pour s’apprêter à en détruire une autre encore vivace, que leur chef soit issu de cette dernière, que la première rencontre entre ce chef des barbares et le voyageur ait eu lieu dans cette ville elle-même, ne sont que quelques-unes des mille cohérences d’un roman que le moindre détail agence à la perfection.

« Je vous concède que l’idée de progrès est une des plus ineptes qu’ait jamais conçues l’entendement humain, mais elle est nécessaire. Il faut bien que les hommes se racontent quelque fable pour se justifier de ne pas laisser le monde en l’état où ils l’ont trouvé.  »

On cherche toujours à définir, à classer, à catégoriser. Il n’est pas sûr que la publication du « Cycle des contrées » dans une collection de genre vienne simplifier les choses. Initialement publié chez Flammarion en 1982, repris chez Losfeld en 2004, puis chez Attila /Le Tripode en 2010, édité au format poche en Folio collection « blanche » en 2012, « Les Jardins statuaires », toujours chez Folio, mais cette fois-ci en collection dédiée, ne saurait être cantonné aux littératures de l’imaginaire. Du fantastique, certes, du merveilleux également, de la fantaisie au sens français du terme, indiscutablement – mais pas seulement. Inclassable, achevé, transcendant les genres, « Les jardins statuaires », que beaucoup ont rapproché, avec raison, du « Rivage des Syrtes » de Julien Gracq, fait partie de ces ouvrages auxquels il serait vain d’accrocher des étiquettes. “Je sentais” , écrit le narrateur “le désir de doter ce que j’écrivais d’une épaisseur ; je ne voulais pas qu’il fût l’impression ou la matérialisation d’un discours tout uniment filé, mais qu’on y sente l’ombre, la résonance, l’opacité énigmatique d’une chose.” On ne saurait mieux résumer l’impression laissé par ce magnifique roman.


Titre : Les Jardins statuaires
Auteur : Jacques Abeille
Couverture : Anne-Gaëlle Amiot
Éditeur : Gallimard (édition originale : Flammarion, 1982)
Collection : Folio SF
Site Internet : page roman
Numéro :605
Pages : 569
Format (en cm) : 11x18
Dépôt légal : avril 2018
ISBN : 9782072753428
Prix : 8,90 €



Hilaire Alrune
29 juillet 2018






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