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Autonome
Annalee Newitz
Denoël, Lunes d’encre, traduit de l’anglais (États-Unis), science-fiction, 323 pages, mai 2018, 21€


Nous sommes en 2144. Judith Chen, plus connue sous le nom de Jack Chen, après avoir été une jeune scientifique rebelle, est devenue une rebelle d’âge mûr qui n’a jamais renié ses convictions et ne s’est jamais convertie aux outrances du capitalisme. Après avoir fait de la prison pour avoir volé des médicaments fabriqués par bio-ingénierie destinés aux plus riches et avoir sauvé la vie de centaines de miséreux en les leur faisant parvenir, elle n’a pu se résoudre, tout comme ses amis de la première heure, à revenir dans le circuit classique des financements et des bourses, même si ses anciens amis, restés au moins partiellement fidèles aux idéaux de liberté, continuent à lutter contre le système des brevets et à militer pour le médicament high-tech libre, un équivalent pharmaceutique du logiciel libre. Elle est donc devenue pirate : par des techniques de rétro-ingénierie, elle copie les remèdes de pointe, et les donne ou distribue à prix coutant aux plus pauvres. Elle vit donc sous le radar, et même sous les eaux, puisqu’elle se déplace d’un point à l’autre du globe dans son petit sous-marin personnel.

« Je crois qu’elle essaye de bien agir. Sauf que même les notions les plus élémentaires du droit des biens lui échappent.  »

Pour elle, tout va donc pour le mieux dans ce qui est loin d’être le meilleur des mondes jusqu’au jour où elle copie un médicament de trop. Un médicament sur le point d’être mis sur le marché par la puissante firme Zaxy, et qui, abondamment distribué sous le manteau par Jack Chen, est responsable de la folie et du décès d’une partie de ses consommateurs. Se sentant en partie responsable, Jack Chen décide de faire savoir au monde la dangerosité de ce médicament à venir et de lui trouver un antidote. Rien de très aisé pour elle dans la mesure où les sbires de Zaxy et de l’International Property Coalition (ICP) sont prêts à tout pour la retrouver et pour la faire taire.

Dans ce monde futur où beaucoup de choses ont changé, où les épicentres technologiques se sont déplacés, où les humains sont soumis à des « franchises » géographiques variables, où les intelligences artificielles, humanoïdes à des degrés divers, sont soumises à une période d’asservissement destinée à couvrir leurs coûts de production avant de gagner une forme d’autonomie (et où, par analogie, par une « égalité » à rebours, les humains sont également « asservis » en une forme future d’esclavage ouvert à tous les abus), le chaos capitalistique semble s’être encore aggravé, et constitue un arrière-plan crédible pour ce techno-thriller mené tambour battant.

Fort malheureusement, l’auteur accumule suffisamment d’invraisemblances pour interdire au lecteur attentif la suspension d’incrédulité nécessaire à une lecture véritablement fluide, et ceci dès les premières pages : quand Jack Chen découvre un toxico, un loser qui vient de s’introduire dans son submersible pour lui voler une poignée de médicaments (alors qu’elle se trouve, on cite « au milieu de l’océan Arctique »), on se demande bien comment il est arrivé là. Et quand elle découvre l’acolyte de ce loser et le prend pour un robot, on se demande bien par quelle aberration. Malheureusement, ce ne sont pas que les détails qui coincent (comme cet épisode grotesque où son compagnon désactivera des robots militaires « à la carapace endurcie » qui cherchent à les arrêter… en ouvrant à la main une trappe dans leurs dos, comme dans les bandes dessinées naïves des années trente !), mais aussi des éléments plus fondamentaux.

À commencer par le personnage principal lui-même. Parce que le pauvre loser qui s’introduit dans son sous-marin, Chen l’égorge aussitôt sans le moindre état d’âme, ce qui vient en contradiction totale avec ce qu’elle est. Parce qu’elle hait Zaxy pour avoir été sur le point de diffuser un médicament sans essais cliniques préalables, ou en ayant caché les résultats de ces essais, mais c’est exactement ce qu’elle fait (elle le fera même une seconde fois avec ses amis pour l’antidote, fabriqué en un tour de main, et testé, même si on comprend l’urgence, sur… une seule et unique souris !!!), ceci en toute connaissance de cause, puisqu’elle savait, au sujet du Zacuity, que « quand le médicament sortirait du béta-test il serait si cher que seuls les gens disposant des meilleurs soins médicaux en prendraient ». On tique également sur le fait qu’elle fasse du piratage sur un simple médicament de luxe et de confort, et, tentant de le justifier en précisant que cela doit lui rapporter l’argent nécessaire à ses activités, ne fasse rien d’autre, à l’encontre de ses principes, que d’user et abuser exactement des mêmes procédés et des mêmes arguments que le Big Pharma qu’elle prétend combattre. On tique donc, encore et encore, d’autant qu’elle vend cet « améliorateur de productivité et d’attention » non seulement à des individus mais également à… des grandes entreprises qui les donnent à leurs employés pour en faire de meilleurs esclaves, et que ça ne la gêne pas du tout !! On voit à ces quelques exemples que la cohérence est rarement au rendez-vous, et ceci d’autant plus, ou d’autant moins, pour ce dernier élément, que la dénonciation de l’asservissement est par ailleurs un grand thème du roman. Ces incohérences sont hélas renforcées par des maladresses par lesquelles l’auteur, parfois consciente de ses « trous » scénaristiques, croit sans doute les combler en attirant l’attention dessus, alors qu’elles ont déjà sauté aux yeux, notamment quand Jack Chen se demande comme le loser est arrivé là, ou comment son compagnon est parvenu à ramener un des protagonistes principaux du récit, le robot-docteur Médéa.

« Pendant la construction de Paladin, un botadmin de Kagu lui avait dit que son cerveau lui permettait de procéder à toutes les opérations de reconnaissance faciale. Mais les bras robotiques de la fabrique lui avaient assuré que le cerveau ne servait à rien… ce n’était qu’une astuce publicitaire. Et Croc le lui avait répété ensuite. Aussi Paladin ne savait-il pas trop ni ce que ce cerveau signifiait vraiment pour lui, ni pourquoi il en avait besoin. »

On le voit : « Autonome  » peine à convaincre, et donne par moments au lecteur, un brin perplexe, l’impression que Newitz brouille sans cesse ses propres thèmes, ses propres messages, et que ce brouillage n’est pas entièrement volontaire. Ce sera également le cas dans la romance érotisée entre l’investigateur de l’ICP et son robot de combat façon Transformers  : en découvrant que ce dernier contient un cerveau de femme, l’humain sera soulagé de savoir qu’il n’est pas homosexuel. Mais l’attraction et la personnalité dudit robot demeureront intactes une fois ce cerveau organique détruit : cela signifie peut-être que l’amour pour une créature intégralement artificielle est possible, mais également qu’un cerveau de femme ou rien du tout, c’est exactement pareil. Ce qui, de la part d’une auteure que l’on dit féministe, devrait en amuser plus d’un – et en consterner plus d’une.

« Je parlais des humains : ils nous détestent pour les lois d’asservissement. S’il n’y avait pas d’asservissement pour les robots, il n’y en aurait pas pour les humains. »

Il faudra donc lire « Autonome  » – il s’agit d’un premier roman – en fermant les yeux sur ses maladresses, en se laissant emporter par sa dynamique de techno-thriller, et en se focalisant sur ses qualités, comme la mise en scène d’un futur dérégulé, complexe et crédible, qui gagne tout particulièrement en densité dans la seconde moitié de l’ouvrage. Autre intérêt, la multiplicité de ses thèmes entrecroisés : l’asservissement, les limites troubles entre le travail pour vivre et l’esclavage, la liberté à géométrie variable, le libre-arbitre, qu’il soit humain ou artificiel, les limites et les jeux de la perception, l’essor, la multiplication et l’emprise sans cesse croissante des drogues, qu’elles soient professionnelles ou récréatives, l’intelligence artificielle, l’anthropomorphisation des machines, le problème du genre, les relations humains-machines, la répartition des richesses, les intérêts, dangers et limites des réseaux sociaux, les progrès de la biologie et de la génétique, le réchauffement climatique, la manipulation des informations, la dérégulation financière, l’absence de véritable pouvoir politique, la mainmise des grandes firmes sur le monde. Une multiplicité de thématiques, donc, qui elles aussi concourent à former une toile de fond de plus en plus dense, sans pour autant nuire à une intrigue qui demeure globalement simple et linéaire, de lecture facile (et facilitée par l’emploi d’une police de caractères différentes pour les échanges subvocalisés), avec une part importante pour l’action, souvent assez violente, qui au final accentue la facette techno-thriller.


Titre : Autonome (Autonomous, 2017)
Auteur : Annalee Newitz
Traduction de l’anglais (États-Unis) : Gilles Goullet
Couverture : Studio Denoël
Éditeur : Denoël
Collection : Lunes d’encre
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 323
Format (en cm) : 14 x 20,5
Dépôt légal : mai 2018
ISBN : 9782207140789
Prix : 21 €


La collection Lunes d’encre sur la Yozone :

- « Dans la toile du temps » d’Adrian Tchaikovsky
- « Le dernier loup-garou » de Glen Duncan


Hilaire Alrune
11 juillet 2018






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