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En remontant le Boulevard
Jean-Paul Caracalla
La Table Ronde, La Petite Vermillon, n° 368, essai, 211 pages, mars 2018, 7,60€

Quel rapport entre des auteurs tels que Jules Renard, Sacha Guitry, Marcel Proust, quel rapport entre Alphonse Allais et Georges Courteline ? Quel rapport entre des chevaliers d’industrie, des patrons de journaux, des courtisanes, et mille autres personnages ? Paris, bien entendu. Et plus encore que Paris, ce qui pourrait bien être son cœur, le boulevard des Italiens mais aussi (un peu) d’autres boulevards comme celui de Montmartre. Après ses « Vagabondages littéraires dans Paris », Jean-Paul Caracalla emmène son lecteur à travers une nouvelle série de tableaux et de thèmes centrés sur le fameux boulevard, prétexte à déployer mille et une fantaisies et extravagances de la vie parisienne.



Machine à plonger dans un passé révolu, « En remontant le boulevard » multiplie les facettes, les approches, les thématiques. Ce ne sont pas moins d’une soixantaine de petits textes dont on comprendra le caractère éclectique avec les exemples suivants : « Les artistes pingres », « Au-delà de l’Opéra », « Aurélien Scholl l’outrecuidant », « Ernest la Jeunesse, boulevardier pur sucre  », « À la table comme à la scène », « Georges Feydeau, le taciturne hilarant », « Il n’est bon-bec que de Paris  », ou encore « Jules Renard, quand la pointe l’emporte sur le trait. » Lieux, individus, œuvres, particularités, courants, inventions, beuveries, amitiés, inimitiés, anecdotes, un registre varié comme l’était celui des théâtres de boulevard, et un esprit sautillant, folâtre, curieux, comme, on l’imagine, était celui des boulevardiers de l’époque.

« Dans les cafés et les restaurants qui jalonnent la grand artère spumescente, nombre de personnages frivoles et moqueurs, excentriques et brillants, ont instauré un esprit dit boulevardier. Médisances, rumeurs, potins et calomnies abreuvent les pages mondaines des journaux que l’on n’appelle pas encore people. »

Des bons mots, on en trouvera à foison dans ce florilège qu’est « En remontant le boulevard ». Ainsi Maurice Bertrand commentant la mort de Ravaut, compagnon de beuveries mort suite à des brûlures provoquées par son chauffe-bain : “C’était sa dernière cuite” . Ou de Forain disant du médiocre peintre Lagarde : “Lagarde meurt mais ne se vend pas”. Ou encore Aurélien Scholl commentant les médiocres littérateurs : “Il fut un temps où les bêtes parlaient, maintenant elles écrivent !” En matière d’écriture, le même Aurélien Scholl tente de mettre au goût du jour une éphémère gazette en caoutchouc à l’encre indélébile, que l’on pouvait lire dans son bain.

Des artistes, des esprits brillants, des érudits, mais aussi des extravagants, donc, dont quelques personnages qui semblent à eux seuls symboliser toute cette époque, comme le fameux Félix Tournachon, alias Nadar, excentrique, inventeur, espion, journaliste, aérostier, mécène, photographe, éditeur, grand amateur des arts et des lettres, qui transforme ses studios en galerie d’art pour accueillir – scandale de l’époque ! – les recalés des jurys officiels, et notamment les premiers impressionnistes comme le célèbre Monet.

« Le boulevard illuminé ouvre les portes de la nuit à toutes les extravagances et fantasmagories des noctambules.  »

Viennent ces heures où œuvrent les allumeurs de réverbères. Les riches heures pour les mondaines et demi-mondaines les plus belles, les plus spirituelles et les plus coûteuses ; les heures durant lesquelles l’on accumule dans les salons et restaurants prestigieux les saillies les plus brillantes avant de se glisser dans des appartements en retrait pour se livrer à d’autres saillies. Les heures des cafés-théâtres, des théâtres de variétés, et des vrais cafés alentours où l’on croise – pour n’en citer que quelques-uns – Théodore de Banville, Villiers de l’Isle-Adam, Aurélien Scholl, Catulle Mendès, mais aussi un limonadier crasseux surnommé le « Prince de Gale ».

Mais le Paris de la Belle Époque, ce ne sont pas seulement des boulevards, et Jean-Paul Caracalla prend soin de ne pas omettre les fameux passages, souvent vitrés, couverts, à l’origine fiefs des marchands de tissus, et aujourd’hui en grande partie disparus. Des passages au charme unique où des éditeurs avaient pignon sous verre, comme le passage Choiseul où le fameux Lemerre publia Sully Prudhomme, José-Maria de Heredia, Verlaine, Baudelaire, Gautier, pour n’en citer que quelques-uns. Des passages dans lesquels on pouvait se réfugier par temps de pluie et où l’on trouvait aussi des théâtres de variétés et des spectacles optiques de fantasmagorie.

Tout comme « Le Club des longues moustaches » de Michel Bulteau, tout comme les « Vagabondages littéraires dans Paris, que nous avions précédemment chroniqués, ce petit livre de deux cents pages se lit aisément. Une fois encore, Jean-Paul Caracalla papillonne, glane, et butine à travers les décennies, les chroniques, les faits divers et les biographies de personnages mémorables pour brosser une série de tableaux vivants, colorés, rehaussés d’anecdotes et de bons mots, et peuplés de personnages que l’on aurait tort d’oublier.


Titre : En remontant le boulevard
Auteur : Jean-Paul Caracalla
Couverture : Tight
Éditeur : La Table Ronde
Collection : La Petite Vermillon
Site Internet : page roman
Numéro : 368
Pages : 211
Format (en cm) : 10,7 x 17,8
Dépôt légal : novembre 2007 (réédition : mars 2018)
ISBN : 9782710384274
Prix : 7,30€


Découvrir Paris sur la Yozone :

- « Le Paris des curieux »
- « L’Équilibre du funambule »
- « Vagabondages littéraires dans Paris »
- « Le Club des longues moustaches »
- « Apollinaire, un flâneur entre deux rives »

La Table Ronde sur la Yozone :

- « Le Club des longues moustaches » de Michel Bulteau
- « Quinzinzinzili » de Régis Messac
- « Un peu tard pour la saison » de Jérôme Leroy
- « La Nuit des chats bottés » de Frédéric Fajardie
- « Journal de Gand aux Aléoutiennes » de Jean Rolin


Hilaire Alrune
3 juillet 2018






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