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Douze vents du monde (Aux)
Ursula K. Le Guin
Le Bélial’, Kvasar, recueil de 17 nouvelles traduites de l’anglais (États-Unis), science-fiction / fantasy, 400 pages, mai 2018, 24€

Ce nouveau volume de la belle collection Kvasar est consacré à Ursula K. Le Guin, décédée le 22 janvier 2018, et plus particulièrement à son recueil « Aux douze vents du monde » publié en 1975 et regroupant 17 nouvelles. Chacune est introduite par l’auteure qui s’est aussi fendue d’une préface.
Et le recueil est augmenté d’une importante bibliographie (presque 40 pages) signée du maître en la matière Alain Sprauel. Celle-ci a toute son importance dans le présent ouvrage, car elle permet de s’y référer pour savoir de quand date chaque nouvelle, combien de fois elle a déjà été éditée et dans quels ouvrages...



Et pour ma part, c’est là que ça coince un peu... Pour peu que l’on ait déjà lu le « Livre d’Or Ursula Le Guin » (1978) réalisé par Gérard Klein, on a déjà lu le meilleur : 11 nouvelles sur 17. Il n’y a aucun inédit au sommaire, certains textes comme “Le collier de Semlé” ou “Ceux qui partent d’Omelas” ont déjà été publié en français à maintes reprises. Quelques rares nouvelles comme “Voyage”, “Les choses” et “La forêt de l’oubli” n’ont pas connu beaucoup de diffusions, mais elles sont loin de figurer sur le haut du panier.
Il faut dire qu’au moment où ce recueil a été réalisé, seuls 24 ou 25 textes avaient été édités. Et pour des raisons de longueur sûrement, « Le nom du monde est forêt » avait été écarté.
Forcément, à la lecture du recueil, le plaisir de la première fois, de la découverte, risque d’être absent, faute d’avoir déjà lu le plus intéressant.
C’est ainsi que la première mention du jeune prisonnier dans “Ceux qui partent d’Omelas” remet en mémoire toute la fin du texte, d’autant que la dernière réédition date d’avril 2018 dans le numéro 78 de « Bifrost ». Clairement l’impact n’est pas le même. « Bifrost 78 » offrait un dossier sur l’auteure et constitue donc un bon complément au présent recueil. Y figure aussi “Le mot de déliement”, également au sommaire d’« Aux douze vents du monde », ce qui me donne d’autant l’impression de tourner en rond. Il se rattache au cycle de « Terremer » et insiste sur l’importance des noms. Cette connaissance donne le pouvoir, tout comme dans “La règle des noms”, savoureux texte sur un magicien rabougri et maladroit.

Même si « Le nom du monde est forêt » ne figure pas ici, la forêt est une entité qui fascine Ursula K. Le Guin. Passons sur “La forêt de l’oubli” et intéressons-nous plutôt à “Plus vaste qu’un empire” qui se déroule sur une planète essentiellement couverte d’arbres. À des degrés divers, les membres d’une expédition sont oppressés par cette présence. Planète étrangère, relations entre personnes dans un milieu fermé... un texte fascinant. “Le chêne et la mort” relate l’histoire d’un arbre, mais de telle manière qu’il semble se déplacer. La question du point de vue donne sa saveur à ce court récit.

De nombreux textes se raccrochent au cycle de « L’Ekumen » comme “Le collier de Semlé” qui a servi de point de départ au roman « Le monde de Rocannon ». Nouvelle aussi archi connue et d’une certaine naïveté dans son déroulement où tout le monde il est beau il est gentil. Malgré tout, elle est toujours plaisante à lire par son côté daté et qui ramène à ces romans si prenants.
“Neuf existences” met en scène un groupe de dix clones rejoignant une mission d’exploration sur une planète dans le but d’extraire de l’uranium. Les deux hommes déjà présents voient d’un drôle d’œil cinq femmes et cinq hommes identiques débarquer parmi eux. Un drame montre la vulnérabilité d’un membre qui se retrouve isolé des autres. Texte riche dans le traitement des interactions entre individus.
Dans “Le champs de vision”, deux explorateurs reviennent changés, les sens de la perception perturbés.Décrit par Ursula K. Le Guin comme « un accès de colère sublimé. D’une lettre indignée à l’éditeur. D’une expression de mépris. » (j’avoue ne pas trop avoir compris), la nouvelle verse dans le mysticisme au final. Assez bizarre !

Le pouvoir, le jeu politique appartiennent aussi à ses thèmes récurrents. “Le roi de Nivôse” a été enlevé et, à son retour, craint qu’il ne soit sous une mauvaise influence dictée lors de sa séquestration. Abdiquer semble la seule solution, mais son entourage ne l’accepte pas. À nouveau, une certaine naïveté se dégage et l’auteure use, comme pour “Le collier de Semlé”, de la relativité liée au voyage spatial pour pimenter le récit.
“À la veille de la révolution” est plus percutante, avec une révolutionnaire de la première heure qui a payé chèrement son engagement. Pour les jeunes, elle sert de symbole, elle à qui la vieillesse ne fait pas de cadeau.
Elle dénonce aussi un retour à l’obscurantisme dans “Les maîtres” où une société secrète est persécutée et dans “Étoile des profondeurs” où un astronome est chassé à cause des observations n’allant pas dans le sens de l’ordre établi. Ceux qui dérangent, car ne suivant par la direction prônée par le pouvoir sont mis au ban de la société. Deux très bons textes donnant une piqûre de rappel sur un passé qui n’est pas sans nous rejoindre.

“Avril à Paris” est peut-être facile avec cette invocation permettant à un alchimiste du XVe siècle de ramener un chercheur du XXè dans son temps, mais c’est distrayant et montre une fois de plus, comment le comportement de personnes s’entendant bien peut changer avec l’arrivée d’un autre être.
Dans “La boîte d’ombre”, le temps est arrêté sur une journée, on s’y bat, se tue, mais on ne meurt jamais, car tout est éternel recommencement. Une malédiction ? Un manque ? Subtil et attrayant.

De ce recueil se dégage la prédilection d’Ursula K. Le Guin pour les sciences molles. Elle était plus attachée à la psychologie des personnages, à leurs réactions qu’à la science pure et dure qui lui servait de support pour les placer dans des situations propices à l’interrogation. “Aux douze vents du monde” date de plus de quarante années, certaines nouvelles de plus de cinquante ans et elles ont plus ou moins bien vieilli. Là n’est pas vraiment le problème, car je suis certain que les (rares) lecteurs qui découvriront l’auteure à cette occasion prendront un grand plaisir et se tourneront vers les romans des cycles de « L’Ekumen » et de « Terremer ».
Le problème vient plus des amateurs d’Ursula K. Le Guin qui n’auront pas manqué le « Livre d’or » que Gérard Klein lui a consacré avec une importante préface et qui reprend les meilleures nouvelles du recueil, qui suivent les revues et qui se retrouveront en terrain plus que connu en se disant que hormis l’exemplaire bibliographie d’Alain Sprauel il n’y a pas grand chose de neuf ici. La brève préface et les succinctes présentations des textes d’Ursula K. Le Guin n’apportent pas forcément grand-chose.

Si vous ne connaissez pas Ursula K. Le Guin, cette grande dame de la science-fiction, lisez « Aux douze vents du monde », une belle porte d’entrée dans ses univers empreints d’humanité. Le parcours est séduisant, facile à suivre.
Les autres seront peut-être plus attirés par le bel écrin que par le contenu plus que connu.


Titre : Aux douze vents du monde
Auteur : Ursula K. Le Guin
Traductions de l’anglais (États-Unis) : Jean Bailhache, Pierre-Paul Durastanti, Alain Le Bussy, Lorris Murail, Henry-Luc Planchat, Jacques Polanis, Jean-Pierre Pugi, Claude Saunier et Nathalie Zimmermann
Couverture : Aurélien Police
Éditeur : Le Bélial’
Collection : Kvasar
Directeur de collection : Olivier Girard
Site Internet : Roman (site éditeur)
Pages : 400
Format (en cm) : 15 x 22
Dépôt légal : mai 2018
ISBN : 9782843449345
Prix : 24 €



Pour écrire à l’auteur de cet article :
francois.schnebelen[at]yozone.fr


François Schnebelen
23 juin 2018






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