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Daimler s’en va
Frédéric Berthet
La Table Ronde, collection La Petite vermillon, n° 341, inclassable, 120 pages, avril 2018, 6,10€

En 1988, Frédéric Berthet publiait un très mince roman, « Daimler s’en va », rapidement encensé par les critiques. Quelques œuvres suivaient, à la fois rares et discrètes, et l’auteur retombait dans l’ombre avant un décès précoce en 2003. Pourtant, comme nous le rappelle Jérôme Leroy dans sa préface, « Daimler s’en va » a hanté des auteurs et des écrivains de tous horizons. À commencer par Leroy lui-même, qui ne cesse de scander le nom de Berthet, quasiment jusqu’à l’hypnose, dans son polar/thriller « L’Ange gardien », et celui de Trimbert, avatar daimlerien, dans « Un peu tard dans la saison ». Mais qui donc est ce fameux Daimler ?



Structure en trois parties pour le roman, sobrement baptisées I, II et III. Dans la première, on découvre Raphaël Daimler à travers un peu moins d’une centaine de saynètes, certaines très brèves, réduites à une paire de phrases. On devine – ou non, car beaucoup est dans le non-dit – qu’à la fin de cette première partie Daimler disparaît. Une disparition plus claire, peut-être, dans la seconde partie, où son ami Bonneval, en proie à la fatigue d’un lendemain de fête, reçoit une lettre où l’on comprend – ou non – que Daimler a décidé d’en finir. Disparition indiscutable cette fois, mais réapparition tout de même, à travers les rêves et souvenirs narrés par Bonneval dans une troisième partie, un monologue enregistré par Bonneval lui-même dans un gymnase désert de l’Ecole normale supérieure dont les piliers ont blessé plus d’un joueur.

Et c’est tout. Du moins en apparence. Mais le récit est bien plus que cela, même si l’on peine à mettre des mots sur la petite musique de « Daimler s’en va  ». Une musique singulière qui explique l’engouement suscité par le livre à la fin des années quatre-vingts et qui séduit toujours. La faute à Daimler, bien sûr. Un Daimler qui oscille entre inexistence et panache, entre excentricité et banalité. Un personnage qui tâtonne dans les marges de sa vie, qui sont celles du monde, qui sont celles, enfin, de la littérature.

Structure inhabituelle, légèreté feinte, simplicité apparente, et pour finir – ou pour commencer – minceur ostensible du volume, « Daimler s’en va » n’en propose pas moins un personnage d’une richesse indéniable, un personnage comme dansant, comme flottant à travers une réalité qu’il rend lui-même étrange. Dandysme léger pour Daimler, désinvolture dont on ne sait si elle est spontanée ou au contraire soigneusement étudiée, personnage morcelé, apparaissant par petites touches, tour à tour désespéré, drôle, grinçant, nonchalant, désabusé, sarcastique, indifférent.

Daimler demande à Uri Geller de le mettre en relation avec un amour perdu ; flingue à la carabine un vieux roman de la Série Noire ; sème la consternation en société par des propos cyniques ; imagine que sa machine électrique va exploser une fois branchée ; déambule la nuit sur les toits ; explore à la lampe torche la bibliothèque installée dans sa cave ; multiplie les citations et les références, et fait bien d’autres choses encore. Poésie, étrangeté, surréalisme, fantasmagorie, fantastique sont tour à tour convoqués, en petites touches qui finissent par se mélanger.

Un Daimler, donc, dont on ne saura jamais s’il se compose un personnage sans le vouloir ou si, à force de vouloir se composer un personnage, il finit par décider de s’effacer lui-même, après s’être vu de l’autre côté de sa fenêtre comme dans un miroir doublement spéculaire, qui inverserait non pas seulement la droite et la gauche, mais aussi le haut et le bas. D’où l’issue renversante, la chute dans le néant. Daimler déprime, dévisse, disparaît. Peut-être était-ce la condition nécessaire pour commencer vraiment à exister.

Si Frédéric Berthet met en scène un personnage qui non seulement décide d’en finir, qui dès le premier paragraphe “pourrait être un détective privé dont les affaires ne marcheraient pas très fort”, mais aussi, du moins si l’on en croit son ami Bonneval, poursuit une existence de manière posthume dans un endroit nommé Babylone, impossible de ne pas songer que lorsqu’il écrit « Daimler s’en va  », il a déjà compris, sinon décidé, qu’il finirait de la même manière que le poète Richard Brautigan, auteur d’« Un privé à Babylone  ». Mieux vaut partir sans demander son reste, décamper définitivement plutôt que de courir après une gloire qui s’effrite, après des moments de créativité intense, d’exaltation, d’accomplissement, qui donnent l’impression de s’être dérobés à jamais. Brautigan en a terminé à l’âge de quarante-neuf ans, d’une longue autodestruction dans l’alcool qu’est venue parachever une balle de Smith et Wesson. Frédéric Berthet a suivi la même pente pour rejoindre Babylone exactement au même âge. Nombreux sont les lecteurs qui aimeraient bien savoir ce qu’ils se racontent là-haut, tous les deux, dans les lointains jardins suspendus de Babylone.


Titre : Daimler s’en va
Auteur : Frédéric Berthet
Couverture : Gérard DuBois
Éditeur : La Table Ronde (édition originale : Gallimard, 1988)
Collection : La Petite Vermillon
Site Internet : page roman
Numéro : 341
Pages : 120
Format (en cm) : 10,7 x 17,8
Dépôt légal : mai 2018
ISBN : 9782710387886
Prix : 6,10 €


Un autre personnage qui peine à coller à la réalité :
- « La Joie de vivre » de Thomas Bartherote

La Table Ronde sur la Yozone :
- « Le Club des longues moustaches » de Michel Bulteau
- « Vagabondages littéraires dans Paris » de Jean-Paul Caracalla
- « Je connais des îles lointaines » de Louis Brauquier
- « Quinzinzinzili » de Régis Messac
- « Un peu tard pour la saison » de Jérôme Leroy
- « La Nuit des chats bottés » de Frédéric Fajardie
- « Journal de Gand aux Aléoutiennes » de Jean Rolin


Hilaire Alrune
19 juin 2018


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