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Apollon, désolantes passions
Louise Roullier
Les Netscripteurs, roman (France), mythologie, 286 pages, février 2018, 13,50€

Apollon, dieu solaire, inspirateur des poètes, des oracles... et gros balourd avec ces conquêtes.
Ben oui, quand on a comme exemple Zeus qui séduit avec succès tout ce qui lui plait, en rivalisant d’ingéniosité et de métamorphoses, ou tonton Poséidon tout aussi talentueux dans la drague, qu’on incarne l’idéal de beauté masculine... mais que face à la mortelle désirée (ou le mortel, hein), on a la patience et la retenue d’un curiste affamé devant un bol de moussaka...
Pour bien faire, le dieu des poètes étale ses états d’âme dans un journal intime, y épanchant son coeur meurtri et du coup, révèle dans sa tristesse des capacités rédactionnelles plus proches de parolier de boys band que de muse des muses...
Olive noire sur la moussaka, ladite prose tombe entre les mains du facétieux Hermès, qui va se faire un plaisir de l’annoter, à titre purement informatif et sans aucune méchanceté, enfin...



Après « Poseidon » et « Dionysos », Louise Roullier s’en prend à Apollon, faisant choir le bellâtre de son piédestal. Elle n’est pas la première, et en cette période de libération de la parole féminine (#metoo et #balancetonporc), on pourrait ajouter #balancetondieu sans problème. Quiconque lit la mythologie grecque avec un soupçon de recul se doutera bien que ces tromperies divines, et les bâtards demi-divins qui en découlent, n’ont pas facilité la vie des mortelles séduites. Bien souvent, dans le cas de Zeus, n’échappent-elles à la mort de la main de leur père ou leur mari, ivres de jalousie, que par l’intervention divine, qui les métamorphosent ou les changent en constellation...

« Apollon, désolantes passions » se compose, comme ses deux prédécesseurs, d’une comédie puis d’une tragédie.
La comédie, ce sera donc ce journal du cœur d’Apollon, fortement annoté en marge par Hermès qui se moque des déboires de son frère trop naïf... trop neuneu. Car c’est bien cela : malgré tous ces talents divins, Apollon a un gros manque : l’empathie. Et un gros défaut : l’égoïsme. Toutes ses tentatives de séduction sont brutales, ne laissant guère le choix à la mortelle visée, qui doit se sentir honorée de l’élection divine. Sauf qu’une fois son affaire faite, Apollon se lasse vite, rentre sur l’Olympe et se désintéresse des conséquences. Sa notion très fluctuante du temps qui passe (surtout pour les mortels - lui a l’éternité devant lui et voit l’avenir) lui donne déjà du mal à dater les entrées de son journal, alors s’il faut se soucier d’éventuels enfants... Il y pensera, de temps en temps, quand lesdits gamins, souvent devenus des héros, accompliront quelque quête notable ou demanderont poliment un coup de pouce ou une recommandation pour l’école de Chiron.
Si cela guerroie suite à ses parties de jambes en l’air, que cela l’insulte - blasphème, crime suprême - là il ira jeter un coup d’œil, mais si la fleur déflorée puis délaissée n’est que répudiée, bannie, tuée, faute d’avoir pu convaincre de son innocence et de l’implication divine... Oui, bon, il peut pas être partout non plus, hein ?

Louise Roullier (sous la dictée d’Hermès) reprend donc quelques coucheries apolloniennes documentées, et nous les narre sous la plume naïve d’un dieu moitié puceau, moitié boloss, totalement dépourvu de la moindre sagesse, apanage d’Athéna, égocentrique comme un ado gâté-pourri, et totalement déconnecté des réalités des mortel(le)s, s’amourachant d’un regard, hésitant, timide en diable, avant de se jeter sur sa proie souvent déboussolée. L’autrice désacralise aussi les princesses grecques, la jeune Chioné s’exprimant avec toute la poésie et la grammaire torturée d’une ado d’aujourd’hui. Le choc culturel entre un dieu pétri de désir ardent et convaincu de son irrésistibilité et une ado à la fois encore naïve de certaines choses et bien informée d’autres est cocasse. Les conséquences, un peu moins.
Toutes les amours d’Apollon ne se soldent pas par une veste, mais les sentiments partagés ne durent pas, et les morts violentes de l’être aimé, comme celles du beau Hyacinthos, plongent le dieu dans un chagrin inconsolable... à durée variable, parce que bon, hein, quand même.
Comble, les rares fois où il faut preuve de patience et de subtilité (à son corps défendant, temporairement déchu de ses pouvoirs), il se retrouve à devoir filer des conseils de drague à l’objet de ses attentions, ajoutant le friendzonage à ses nombreuses inventions.
Sans rien changer aux sources antiques, l’autrice nous livre de larges tranches de rire aux dépens d’un dieu qui mérite bien qu’on le maltraite un peu, tant l’évidence avec laquelle il présente ses élans se heurte aux plus évidentes notions de consentement. Et qu’ils faut gérer les conséquences ensuite. Quoique, Marie a bien réussi à faire avaler la pilule à Joseph (une chiffe, celui-là : il aurait eu l’étoffe d’un roi grec, à tuer sa femme infidèle, le monde n’en serait pas là aujourd’hui...Ou alors on aurait vu si le barbu pouvait rivaliser avec Zeus.)

Vous aurez droit à un duel versifié, un stage en bergerie... Si cette première partie fait la preuve du talent de l’autrice pour l’humour (on n’en doutait pas, après les deux premiers tomes), les vers alambiqués, d’un goût prononcé pour les anachronismes (peut-être un rien nombreux, mais justifié par le talent prophétique du personnage) et probablement de l’étude des leçons de séduction ubuesques dispensées par les programmes de télé-réalité actuels (grâce lui soient rendues pour son sacrifice au nom de la littérature), c’est dans la seconde qu’elle donne la pleine mesure de sa plume.

Dans “Le fléau d’Argos”, elle revient sur une histoire à laquelle l’auteur antique Stace accorde deux pages et demie (je n’étale pas ma science, elle l’explique en post-face). A Argos, la nuit, un monstre enlève des nourrissons et les dévore. Quand il s’en prend aux maisons des familles nobles, le jeune Koroïbos, trop jeune pour partir en guerre, crée une petite milice pour traquer la bête. La première confrontation le convainc de la nature monstrueuse de la chose. Il se met à enquêter, découvre que son apparition coïncide avec la mort étrange et brutale de la princesse d’Argos, la jeune Psamathé. Et que le roi nomme ce fléau Poinè, la punition. Le jeune homme s’interroge : la princesse morte et le monstre ne font-ils qu’un ? Qui la bête punit-elle en dévorant les bébés d’Argos ?
En contrepoint, on suit la rencontre de Psamathé, quelques mois plus tôt, avec un étranger se présentant à Argos pour y faire pénitence. Accueilli par le roi dans le temple, certains éventent son identité. Malgré sa bonne éducation, elle est attirée par l’homme et finit par lui succomber. Enceinte, elle cherche à épargner la honte de sa faute à sa famille, cache sa grossesse mais ne peut se résoudre à tuer son enfant. Le destin sera cruel avec elle, et elle endossera tout le malheur de cette histoire, et plus encore.
A la lecture de la première partie, la réaction d’Apollon, dans toute sa démesure et son arbitraire, ne surprendra pas. Mais l’histoire nous étant contée cette fois du point de vue de nous autres mortels, elle ne pourra que choquer, tout comme la solution réclamée (la tête de Koroïbos) et le revirement de la foule qui n’hésite guère à sacrifier celui que la veille encore elle acclamait en héros. Louise Roullier s’en prend à la folie des dieux, à celle des hommes puissants, imbus d’eux-mêmes et de leurs propres illusions, à celle des foules plus promptes à courber l’échine ou sacrifier un bouc émissaire qu’à prendre son destin en main. Et au travers des quelques personnages féminins (Psamathé, la nourrice, la domestique), de brosser une place de la femme bien peu enviable, mais finalement pas si éloignée, dans certaines façons de penser, de notre société qui se prétend moderne.

Machisme tourné en ridicule, patriarcat montré d’un doigt accusateur, « Apollon, désolantes passions » délivre un message très contemporain, une dénonciation d’un pouvoir masculin dangereux, car aussi bête que tout-puissant, à qui il faut apprendre la sagesse, l’humilité, pour qu’il découvre le respect. Il lui faudra du temps, mais même Apollon finit par y arriver.
D’ici là, lisez et faites lire Louise Roullier, ça peut aider !


Titre : Apollon, désolantes passions
Autrice : Louise Roullier
Couverture : Michel Borderie
Éditeur : Les Netscripteurs
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 286
Format (en cm) : 17 x 11 x 2,5
Dépôt légal : février 2018
ISBN : 9791091736053
Prix : 13,50 €



Nicolas Soffray
25 mai 2018


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