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Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu
Karim Berrouka
ActuSF, Les 3 Souhaits, roman (France), thriller fantastique, 341 pages, avril 2018, 18€

Ingrid Planck est une jeune femme pragmatique, pour ne pas dire terre-à-terre. Quand, Tungdal, son dernier petit-ami, a commencé à virer mystique, elle l’a dégagé vite fait. Elle pensait en avoir fini avec le bizarre quand un type lui annonce, dans le métro, qu’elle est le Centre du pentacle. Elle qui pensait ne plus attirer les tordus, c’est raté... Puis c’est la DGSE qui frappe à sa porte et l’embarque en pyjama car Tungdal a détourné un sous-marin et tirer un missile nucléaire dans les profondeurs du Pacifique.
Et elle a des fulgurances de certitude. Pas encore les rêves étranges que lui prédit le type du métro, qu’elle revoit et à qui elle tire quelques vers du nez : apparemment, Cthulhu s’apprête à sortir de sa prison sous-marine, et cinq groupes, zélotes d’autres Grands Anciens, vont la contacter pour lui faire part de leur Jugement concernant le gros truc visqueux. D’eux, et un peu d’elle, dépend la survie ou l’annihilation de l’Humanité.
Et, comment dire ? Ingrid aurait préféré que ça tombe sur quelqu’un d’autre.



Parce que les gus, faut se les fader. Les adorateurs de Dagon, se dissimulant derrière la façade d’un club de plongée, ont des tronches et l’odeur de poiscaille. Ceux de Shub-Niggurath ont l’air de babas et ont monté un club de vacances naturiste et orgiaque en Crète. Ils l’invitent d’ailleurs à un petit séjour, à leur frais. Ingrid échappe à la grande partouze pour tomber sur les esthètes viennois de la DUMF, à la recherche de la Mélopée Cosmique d’Azathoth. A Paris, elle rencontre les très misogynes membres de l’Eglise Evangélique Quantique, qui vénèrent Dieu-Boson, Jésus Higgs et Yog-Sothoth, qui lui font très mauvaise impression. Ne manquent que les très discrets fidèles de Nyarlathotep...
Et voilà que son ex réapparait. Et il en sait bien plus qu’il ne laissait paraître.

Pour son 3e roman, après les salués « Fées, weed et guillotines » et « Le Club des Punks contre l’apocalypse zombie », Karim Berrouka s’attaque à à un autre mythe, Cthulhu, et par un angle encore une fois inattendu : une héroïne totalement étanche au surnaturel.
Le résultat est, disons-le, aussi appréciable que déroutant.

En effet, on peut présupposer que le lecteur qui se saisit de cet ouvrage a quelques notions, picorées encore Howard Philips Lovecraft (bien malmené dans cette histoire pour son étroitesse d’esprit), les comics de Mike Mignolia ou la série « La Laverie » de Charles Stross (en cours de traduction intégrale), pour n’en citer que quelques-uns. Ce n’est pas le cas d’Ingrid, à qui Thurston -l’homme du métro, un pseudo tiré de « l’Appel de Cthulhu » - doit refiler un peu de littérature sous forme de vieux livres de poche pour faire son éducation et lui éviter d’avoir l’air cruche quand l’une des cinq factions lui débite son laïus.
Parce qu’Ingrid n’aime pas ne pas comprendre et a la répartie facile, un défaut aggravé par ses fulgurances qui lui font parfois lâcher des détails qui fâchent. Et qu’on a beau lui répéter qu’elle est le Centre du pentacle, elle ne ressent pas grand-chose. Il faudra le retour de Tungdal pour éclairer sa lanterne. Elle est totalement fermée à toutes ces élucubrations, d’un athéisme forcené, mais elle va devoir prendre ses marques, car sa vie en dépend.

Karim Berrouka établit un étrange équilibre dans son duo principal. Ingrid est le centre de cette histoire (et du pentacle, oui, on sait), mais elle ne sait rien et subit la quasi-intégralité des événements. Tungdal, au contraire, en sait long, et manœuvre dans l’ombre, comme un marionnettiste et c’est bien souvent Ingrid qui fait le pantin. Loin de revêtir les atours traditionnels du héros, les deux personnages sont complémentaires. Le rapport de force n’évoluera pas beaucoup, hormis lorsque les événements échapperont aux plans de Tungdal, et qu’Ingrid devra se débrouiller... soit, comme d’habitude, en fait.

Après deux romans aux personnages tous farfelus et truculents, c’est donc une sorte de demi-tour, avec une héroïne sérieuse et un humour bien plus diffus. On sourira à l’énoncé des croyances de chacun, encore plus incongrues que de prendre un bébé né dans une étable en -2 avant lui-même pour le Messie, le fils de Dieu et le père en même temps. Sous les yeux d’Ingrid, c’est la course à la frappadinguerie, dans des genres certes différents mais finalement tous un peu soporifiques pour Ingrid. Et peut-être pour le lecteur, car la structure du roman devient vite répétitive : tournée de présentation des factions, grand-messe avec laïus complet et profession de foi intégrale, debriefing, et re-tournée des guignols en toge...
On oscillera souvent dans un état de malaise proche de celui de l’héroïne, à ne pas comprendre certaines choses, selon la position du curseur de nos connaissances du corpus lovecraftien. Certains passages seront donc d’une grande densité, largement émaillés de termes technico-mystiques (l’Eglise Quantique atteignant le pompon du jargon mêlant sciences et croyances folles), qu’on savourera en connaisseurs, appréciant les efforts de l’auteur pour une production aussi pointue qu’éclectique, ou on abordera avec un soupir d’ennui anticipé si, comme Ingrid, on n’en pige pas un broc. Rassurez-vous, dans ce cas, cela va finir par rentrer...

Qu’on apprécie ou pas les présentations de ces cultes du délire et de la folie, l’intrigue recèle son lot de rebondissements et d’écarts dans le plan cosmique du Jugement pour nous tenir en haleine, tout en menant la vie dure à Ingrid.
Néanmoins, aussi paradoxal que cela puisse paraître, Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu est un livre plutôt sérieux, dans lequel on ne retrouvera que rarement ces grains de folie joyeuse qui faisait le sel des précédents romans de l’auteur. On pourra dire que le thème ne s’y prête pas (mais l’apocalypse zombie non plus, et pourtant). Certes, on sourit, car l’héroïne ne dédaigne pas l’ironie et déstabilise souvent ses interlocuteurs, retournant son ignorance contre eux avec un bagout tout berroukesque.

Avec ce roman, Karim Berrouka ne répond pas à nos attentes, refusant de s’enfermer dans un style, s’abstenant de nous donner ce que nous nous attendions à recevoir. Comme un oncle qui à Noël ne vous offre pas le jouet pourtant souligné en rouge sur votre liste. Passée cette déception immédiate d’enfant naïf, on en appréciera que davantage les qualités de ce roman et son traitement résolument différent, aux antipodes de la littérature d’inspiration lovecraftienne.
Qui de mieux placé qu’un punk pour mettre de pragmatiques coups de pied aux cultes ?


Titre : Celle qui n’avait pas peur de Cthulhu
Auteur : Karim Berrouka
Couverture : Diego Tripodi
Éditeur : ActuSF
Collection : Les 3 souhaits
Site Internet : page roman (site éditeur)
Pages : 341
Format (en cm) : 20 x 14 x 3
Dépôt légal : avril 2018
ISBN : 9782366298741
Prix : 18 €



Nicolas Soffray
25 mai 2018


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