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Tu n’auras pas peur
Michel Moatti
10-18, n°5370, thriller, 550 pages, mars 2018, 8,80 euros


«  L’ensemble formait une composition presque surréaliste. L’eau boueuse avait uniformisé les teintes. Tout était d’un gris de vase, presque noir, et extrêmement luisant. On aurait dit la version maléfique d’une sculpture de Jeff Koons. »

Lynn Dunsday, jeune journaliste du web, un peu atypique et qui “adore les phrases qui giclent comme le sang d’une artère sectionnée”, n’est pas strictement spécialisée dans les affaires criminelles, même si elle en a déjà l’expérience. Tony Grant, son boss, un butor de la pire espèce, l’envoie couvrir aussi bien un meeting politique ou un sit-in de manifestants qu’une enquête relative à la subite découverte d’un Londonien refroidi. Ce qui, ce jour-là, est parfaitement le cas : on repêche, noyé dans les quelques dizaines de centimètres d’eau du Lower Lake, à Crystal Palace, un individu attaché à un siège d’avion, dont l’autopsie précisera qu’il a été drogué à la kétamine et qu’un de ses bras a été congelé à l’azote liquide. Inexplicable ? Un peu moins lorsque Trevor Sugden, journaliste en fin de carrière, un peu old-school et grand ami de Lynn Dunsday, comprend que l’assassinat mime toute une série de détails caractéristiques de la mort du chanteur Otis Redding, disparu noyé et gelé dans l’accident de son Beechcraft dans le lac Monona (Wisconsin) le 10 décembre 1967. Pour le superintendant Philip Davies, ça ne sent pas bon : cet assassinat pourrait bien n’être que le premier d’une série de crimes mimétiques. Pour l’inspecteur Andrew Folsom, petit ami de Dunsday, même appréhension. Pour Dunsday, même si elle n’y pense pas vraiment en ces termes, c’est surtout, malgré l’horreur, l’occasion d’une série d’articles sensationnels.

« Il pouvait désormais tuer de toutes les manières les plus viles et les plus baroques, de ces manières viles et baroques qui allaient lui assurer une place de choix sur les sites les plus visités et à la Une des quotidiens. »

Les craintes des investigateurs seront rapidement confirmées. L’assassin a choisi de mettre en scène des copies de crimes ou d’accidents ayant un jour ou l’autre défrayé le chronique. Avec, en guise d’accessoires, de véritables cadavres. Le tueur est méthodique, sadique, parfaitement organisé, et semble avoir longuement planifié ses macabres mises en scènes. Pire encore, il filme ses crimes et les met sur le réseau. Il cherche à attirer l’attention, à devenir lui-même le fil de l’actualité. Il nargue la police avec des énigmes. Il a, il aura toujours un coup d’avance. Mais c’est compter sans Trevor Sugden, sans Lynn Dunsday, qui, également sur ses traces, doublent les enquêteurs officiels, et parviennent ici et là à prendre un coup d’avance. Il semble que l’assassin, un véritable fantôme, pourrait bien finir par être pris au piège. Mais dans cette histoire complexe, bien malin celui qui sait qui est le chat et qui est la souris.

« Il nourrissait une œuvre fécondée depuis des années, peut-être même des décennies, par la folie, la rancœur ou la haine. »

Je ne sais pas où je vais dans cette histoire. Ça ne ressemble à rien. On se croirait dans un thriller américain pour la télé… ” : pas très prudent, de la part de l’auteur, de tendre ainsi le bâton pour se faire battre. Il est vrai que l’on a là une énième série de crimes épouvantables, une énième histoire de serial-killer construisant un énième jeu de piste à l’intention de la police, avec une énième dénonciation du jeu des média dans la facilitation du voyeurisme morbide par tout un chacun.

Pourtant, une fois de plus, le schéma fonctionne à la perfection, en captivant le lecteur d’un bout à l’autre des cinq cents pages. L’auteur utilise toutes les ficelles du genre : l’ancrage solide dans un présent facilement identifiable (le Brexit, les attentats, etc.), l’histoire d’amour naissante entre Dunsday et l’inspecteur, la description fidèle des mille et un lieux de Londres (on connaît son souci de la précision depuis ses deux thrillers historiques londoniens « Retour à Whitechapel » et « Blackout Baby ») et de tout ce l’on peut manger et boire dans ses pubs et restaurants divers (on se gardera donc de lire ce roman à jeun), le flic obtus qui se ridiculise, et même, en tire-larmes, le chien vieillissant du vieux journaliste, puis le vieux journaliste lui-même – on compatirait presque plus pour lui que pour les victimes.

Des thèmes rebattus, des ficelles, un ou deux défauts (les policiers ont une légère tendance à se réexpliquer les choses entre eux, comme si l’auteur craignait que le lecteur n’ait pas compris et qu’il faille une fois encore, résumer le processus mental du tueur, et l’on note une invraisemblance à laquelle personne ne croira, le journaliste armé allant coincer le tueur… en oubliant ses munitions dans sa voiture !!), mais aussi des idées originales, comme par exemple d’articuler ce récit autour d’un crime réel, ancien, véritable pivot dissimulé au cœur de l’histoire, et autour d’une réalité juridique et sociologique peu connue. Qualité également, l’auteur ne se contente pas, comme tant d’autres, de dénoncer le phénomène du voyeurisme morbide mais en précise méthodiquement le mécanisme, y compris par l’intermédiaire des réflexions des journalistes qui, plus d’une fois, s’interrogent sur leur rôle dans le processus, et sur les limites qu’il est ou non possible de se fixer sur le plan éthique. Une réflexion qui au fil du roman prend de plus en plus de sens et ne se limite pas à l’étude d’une facette du sensationnalisme gratuit, mais s’étend plus largement au journalisme et au rôle de l’information dans la genèse des comportements et des crimes, et aux réalités et aux évolutions sociologiques qui vont avec les développements exponentiels du numérique, du tout-médiatisé, de la confusion entre réel et fiction et de la banalisation de l’horreur subséquente. Un bon roman, donc, qui ne se contente pas de happer le lecteur, mais le conduit à regarder avec une acuité nouvelle la mise en scène d’un monde en train de partir de travers.


Titre : Tu n’auras pas peur
Auteur : Michel Moatti
Couverture : Beaujouan Nicolas
Éditeur : 10-18 (édition originale : Hervé Chopin éditions, 2017)
Site Internet : page roman (site éditeur)
Numéro : 5370
Pages : 550
Format (en cm) : 11 x 18
Dépôt légal : mars 2019
ISBN : 9782264072863
Prix : 8,80 €



Michel Moatti sur la Yozone :
- « Retour à Whitechapel »
- « Blackout Baby »


Hilaire Alrune
13 mai 2018






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